— Tu verras, répondit Mohammed gravement. Je reviendrai demain.
Il revint en effet le lendemain matin, prit la mesure de Zobéide avec ses doigts, et déclara :
— Elle a grandi !
— Tu veux me le faire croire, répliqua M. Feathercock, anxieux.
— Il est dit dans le Coran, poursuivit Mohammed, au chapitre de la Fente, lequel contient vingt-cinq versets et fut écrit à la Mecque : « Je jure par la rougeur qui paraît en l’air lorsque le soleil se couche, par l’obscurité de la nuit et par la clarté de la lune, que vous changerez tous d’être et de taille. » Allah s’est manifesté, la tortue a changé de taille. Elle changera encore : mesure-la toi-même, et tu verras.
M. Feathercock mesura Zobéide, et, le lendemain, dut constater qu’elle avait grandi de la grandeur d’un ongle. Il devint rêveur.
Et de jour en jour, Zobéide crût en forces, en dimensions, en vigueur et en appétit. D’abord, elle n’était grosse que comme la soucoupe d’une tasse à thé, et ne prenait que quelques onces de nourriture. Puis elle fut comme une assiette à dessert, puis comme une assiette à soupe. Son bec vigoureux crevait d’un coup l’écorce des pastèques ; on entendait distinctement le bruit de ses mâchoires broyant la chair molle des fruits qu’elle faisait disparaître. En une semaine, elle fut vaste comme l’un de ces plats sur lesquels on sert la viande. Le révérend n’osait plus approcher ce monstre, dont les yeux lui semblaient avoir pris quelque chose de démoniaque. D’ailleurs, dévorée d’une faim perpétuelle, Zobéide mordait.
Les ouailles de M. Feathercock apprirent qu’il gardait chez lui une tortue enchantée au nom d’Allah, et non point par l’invocation de la divinité occidentale : cela ne fut point avantageux aux travaux évangéliques du révérend. Mais celui-ci refusait obstinément de croire à un miracle, bien que Mohammed-si-Koualdia, depuis le jour où il avait prononcé le charme, n’eût pas remis les pieds dans la maison. Il restait assis dehors, à la porte d’un petit café, l’air rêveur ou méditatif, et mangeait parfois une boulette de haschich. Le révérend finit par se persuader qu’il n’y avait là qu’un phénomène très simple, bien que peu connu, dû à l’action extraordinairement favorable de la pulpe de pastèque sur le développement des tortues. Il résolut donc de priver Zobéide de pastèques.
Mohammed, devenu à la fin très ivre de haschich, aperçut un jour Hakem, le boy de M. Feathercock, qui, sans rien dissimuler d’ailleurs, revenait du marché avec une botte d’herbes grasses. Les traits durcis par la drogue, mais toujours majestueux, il le suivit à grands pas :
— Malheureux, dit-il à M. Feathercock, malheureux ! Tu as voulu rompre le charme ? Réjouis-toi, il est rompu. Mais désespère ! Il est rompu bien plus que tu ne crois : la tortue va diminuer !