— Excuse-moi, dit l’autre, je ne savais pas… Tu demandais tranquillement ce qu’il y a de plus cher. Je vois ce qu’il te faut, si tu n’es pas riche : c’est une femme légitime. Son père te la laisserait pour cent cinquante ou deux cents livres.

— Mais on ne peut voir leur visage avant les noces, soupira Nasr’eddine, et on ne connaît leur âme que bien après !

— C’est pour ça que c’est moins cher, répondit sentencieusement le marchand.

Le hodja sut quelques jours après, par une parente, qu’un bon musulman de Kutaieh, à plus de cent parasanges, avait une fille à marier, et pour son douaire ne demandait que deux cents livres. C’était toute la fortune de Nasr’eddine, mais il se décida pourtant à cette grosse dépense. Il monta sur sa mule et se mit en route.

— Allah est la justice, se disait-il. Ce serait certainement un sacrilège que de ne pas croire qu’Allah est la justice ! Cependant c’est un mystère difficile à concevoir qu’il ait fait des lois telles que j’ai dû dépenser deux cents livres pour épouser, sans la connaître, une femme qui jette mon dîner dans les cendres, et que maintenant je suis obligé de recommencer, sans avoir plus de garanties pour l’avenir.


Nasr’eddine s’arrêta, le premier soir, dans un village où n’habitaient que des chrétiens ; et quelle que fût sa répugnance à loger ailleurs que sous le toit d’un musulman, il dut demander l’hospitalité à un riche fermier grec. Ce raïa lui indiqua le coin du divan, dans le fond de la pièce, où il pouvait s’asseoir, prendre son repas et se coucher, mais l’abandonna plus brusquement que ne le permettent les usages. Il paraissait fort agité par la conversation qu’il tenait avec un jeune homme.

— Je n’ai que cent charruées de terre, disait-il. J’en donne vingt-cinq. Peut-on demander davantage ?

— Mais, fit le jeune homme, il y a les moutons ?

— Cinq cents brebis, et les béliers qu’il leur faut.