— Il faut donc de quoi les loger en hiver ?
— Je ne saurais rien céder là-dessus, dit le fermier.
Tous deux s’étaient fort échauffés dans la discussion. Ils s’accusèrent l’un d’avarice, et l’autre de rapacité. Le hodja craignit qu’ils n’en vinssent aux coups.
— Si je savais, fit-il, si je savais ce qui cause votre différend. « Les meilleurs amis ne peuvent parfois s’entendre ; et ils trouvent l’accord sous le tapis de selle de l’étranger qui passe. » C’est un proverbe de chez moi…
— Ce jeune homme n’est pas mon ami, répondit le raïa. C’est le fiancé de ma fille. Ce réprouvé trouve que la dot que je lui donne n’est pas suffisante. Il veut m’arracher les ongles et prendre mes oreilles.
— Je ne comprends pas, interrogea le hodja stupéfait. Entends-tu par là que ce jeune homme demande vingt-cinq charruées, des moutons, des béliers, une grange et une étable et non pas seulement ta fille ? Alors il doit pour le tout payer horriblement cher !
— Il ne paye rien, répliqua le fermier. Nos usages chrétiens sont exactement le contraire des vôtres. C’est lui qui n’est pas content de ce que je lui donne.
… Alors Nasr’eddine prit le jeune homme par les épaules ; et il le poussa tout à travers la salle, et au bout de la salle il y avait la porte, et il referma la porte, et il mit la clef, et il mit la barre, et il dit tout essoufflé au raïa :
— Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement cinq piastres. Oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta grand’mère, et toutes tes tantes !