« … Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement cinq piastres : oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta grand’mère et toutes tes tantes ! »

Mais Nasr’eddine n’eut rien du tout, ni la fille, ni la mère, ni les tantes, ni l’ombre de quoi que ce soit, parce qu’il était musulman, et qu’on ne saurait accorder de chrétiennes à un chien de musulman. Et quand il parvint à Kutaieh, l’honnête musulman qu’il comptait avoir pour beau-père, en payant, hélas ! en payant, lui dit :

— Ma fille ? Tu viens trop tard, ô saint homme. Voici quinze jours qu’elle est mariée.

— Bissimillah ! dit Nasr’eddine. Telle est la chance que m’a écrite le Rétributeur : j’ai chevauché quinze jours sur cette mule, cette mule a une crampe dans le dos d’avoir porté mes reins, mes reins ont une crampe égale pour avoir été secoués sur ce dos, et il nous faut maintenant retourner sur nos pas, l’un portant l’autre, avec nos crampes et nos déconvenues. Toutefois cette mule est plus heureuse, cette mule n’avait nul espoir de mariage, cette mule, de toute sa vie, ne fut jamais tentée par espoir de mariage ! Allah est le plus grand, mais il aurait bien dû faire les hommes comme les mules.

Ces pensées, qu’il agita tout le long de la route, durant son retour, firent que le hodja résolut de suivre un autre genre de vie et de se livrer à la contemplation. Et voici de quelle manière : quand il était hors de chez lui, il continuait sagement de ne penser à rien ; mais dès qu’il était rentré au logis, et qu’il entendait la voix de sa femme, et les reproches de sa femme, et les pleurs de sa femme, tout de suite il se mettait à méditer si profondément sur les mystères de l’autre vie qu’il en perdait le sens des réalités désagréables. Si sa femme Zéineb, par rancune, ne cuisait aucun dîner, il s’abstenait de dire : « Mais quelle heure est-il ? » et demeurait les jambes pliées, sur son tapis bien propre, hochant la tête en mesure, les yeux fermés et l’air ravi. Parfois Zéineb, irritée, tirait violemment ce tapis par derrière, et alors il tombait le front sur le sol, prosterné sans le vouloir : et c’était autant de fait pour la prière.

Ahmed-Hikmet, pendant ce temps, se morfondait, ne voyant pas venir sa chance, et Zéineb songeait, ne voyant plus sortir son époux : « Il ne s’en ira donc jamais ? Pourtant, que pourrais-je encore lui dire ? »

— Chien de hodja ! répétait-elle, hodja des chiens ! A quoi penses-tu ?

— Au bonheur des vrais croyants quand ils sont morts, répondait Nasr’eddine. Car il est écrit : « Ils auront tous les fruits qu’ils pourront souhaiter, les viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux noirs, blanches comme des perles enfilées. » J’étais au ciel, ya Zéineb, j’étais au ciel !

Il était d’ailleurs fort pénible à Zéineb, toute autre raison mise à part, que son époux s’en allât chaque jour sans elle, en esprit, dans un endroit plein de femmes pareilles à des perles enfilées. Le saint jour de vendredi, sur la pelouse très verte qui est au-dessus du cimetière des poètes, près du tekké du sultan Mohammed le Gracieux, dont le grillage est fait de lierre et de marbre enlacés, elle rencontra ses amies : Eitoûn hanoum, dont le mari fabrique des babouches, Nedjibé hanoum, qui est à Kenân l’homme riche, et Souléika hanoum, veuve de bonne réputation ; et quand elles furent toutes quatre assises en cercle, relevant le bas de leur voile pour que le torrent de leurs paroles pût entrer plus facilement dans le canal de leurs oreilles, elle leur dit :

— Les ongles du Cheïtan puissent s’étendre sur ce chien de hodja, mon époux ! Qu’il ait un rat dans le ventre et une belette dans l’estomac ! Puisse-t-il mourir en vérité ! Car, vivant, il ne vaut guère mieux pour moi : il prétend passer tous ses jours et toutes ses nuits avec les immortelles de la septième sphère.