Et c’est pour cette cause que Nedjibé, qui était comme une lune, et fraîche, et rieuse, et joyeuse, put dire le soir même à son mari Kenân :

— Ya Kenân ! Je ne devrais pas te le révéler, car le secret d’un ménage, c’est le secret de la foi musulmane ; mais figure-toi que Nasr’eddine n’entend plus songer qu’aux épouses divines promises aux musulmans après leur mort ; et il ne regarde plus celle qui a été écrite ici-bas pour lui…

Kenân regarda les cils de Nedjibé la Délicieuse ; puis il regarda ce qu’il y avait sous les cils, puis ce qu’il y avait dans une fossette sur le deuxième quart, en bas de la joue droite, puis ce qu’il y avait aux deux coins de la bouche, et entre les dents blanches, et sous la peau transparente et lisse du menton : et c’était un rire, un rire, un rire !

— Par Allah ! fit-il, moi je connais une mortelle qui me suffit, qui me suffit !

— Cela n’empêche, ya Kenân, répondit-elle. Tu devrais arranger cette affaire du hodja. Allah t’a donné la subtilité.

Le lendemain, Kenân alla trouver Nasr’eddine sous les ifs et les platanes, près des tombeaux où dorment les sultans. Le hodja était assis, parfaitement immobile. Baissant la tête au milieu de sa barbe, il laissait doucement, tout doucement la lumière filtrer entre ses cils clignés, et il la buvait par les yeux avec volupté, comme font les infidèles du vin fort du Liban ou du mastic laiteux de l’archipel grec. Quant à l’autre vie, il n’y pensait d’ordinaire qu’en présence de Zéineb. Mais il était comme tous les hommes : aussitôt qu’on commençait de le contrarier il se mettait à tenir à son opinion.

— La bénédiction sur toi, ô Nasr’eddine ! dit Kenân.

— Sur toi la bénédiction, ô Kenân ! répondit Nasr’eddine.

— Est-il vrai, hodja, continua Kenân le Riche, que tu t’adonnes maintenant à des méditations sur la vie future ?

— Je m’y adonne, dit Nasr’eddine, je m’y adonne. Méditer sur la vie future est une grande consolation pour les pauvres gens, au cours de celle-ci.