— De même qu’il est fort possible, répliqua Kenân, que ce nous soit dans l’autre monde une bien grande distraction que de nous rappeler celui-ci.

— Je ne le crois pas ! répondit le pauvre hodja en frissonnant. J’ai toujours eu sur cette terre l’impression d’être enfermé avec un chat dans un tonneau. Ce n’est pas drôle, je le jure par le Livre saint et la Foi ! Tandis que dans l’autre vie, nous serons, toi et moi, parfaitement heureux.

— Tu en es sûr, ya hodja ?

— Cela est dans le Coran.

Il allait ajouter, par habitude : « Et bien que… », mais il se retint : en cet instant il éprouvait le besoin de croire aux promesses du Livre.

— Tu es allé à la Mecque, insista Kenân, et tout le monde dit que le tombeau du Prophète — la bénédiction sur lui ! — y est suspendu dans la Câba, entre le sacré parvis et la coupole.

— Il n’en est rien. Je le croyais comme toi avant d’y être allé, mais il n’en est rien.

— Eh bien, dit Kenân, s’il en était de même du paradis ? Tu médites sur l’autre monde, Nasr’eddine, mais tu n’y es pas allé.


Ces paroles donnèrent fort à penser au hodja. « Il est certain, se dit-il, que malgré mes efforts, ma raison seule a réfléchi sur l’existence de l’au-delà, comme si je lisais les récits d’un voyageur ; mais je ne suis pas allé jusqu’à l’extase : je n’ai pas, comme le recommandent les grands saints, transporté mon âme même sur ce plan de l’infini. Que ferai-je pour triompher de ma lourdeur humaine ? Que ferai-je ? »