Comme il s’en allait lentement, il sentit une ombre froide au-dessus de sa tête. C’était celle des cyprès du cimetière de Bounar-Bachi ; ils dressaient leur taille droite et mince, bien rangés devant les cénotaphes, comme si, venant de faire leur prière, ils s’étiraient avant de partir.

« Voilà le moyen, pensa Nasr’eddine. Je me coucherai dans une de ces tombes fraîchement préparées, et mon âme se figurera que mon corps y est pour toujours. Elle contemplera la mort ; elle s’identifiera enfin à la mort ; elle verra par les yeux magiciens de la mort… Et je te salue, ô lune qui regardes à travers les cyprès. Tu vas m’aider ! »

Il se coucha donc dans une tombe qu’on n’avait pas fini de creuser. Parfois un mulot fouissant son trou arrivait juste au-dessus de son corps et le regardait de ses petits yeux presque tout recouverts de peau noire ; parfois c’était une courtilière, qui frottait l’une contre l’autre ses deux pattes faites comme des pelles et s’enfuyait épouvantée ; et parfois aussi il y avait dans les arbres une espèce de tremblement ; et Nasr’eddine tremblait à son tour. Cependant il se disait :

« J’ai bien peur, par Allah ! Mais je n’en vois pas davantage. »

Or, il advint que sur la route, juste à ce moment-là, s’avançait la caravane qui, chaque année, part de Kutaieh avec son chargement de faïences bleues, de faïences roses, de carreaux où l’on voit des arabesques et des faisans, de plats couleur reflet-de-soleil, d’aiguières, de tasses et de vaisselle. Très grands, très maigres, et noirs dans leurs caftans poilus, les chameliers marchaient silencieux, buvant la fraîcheur de l’air, en attendant de boire aux fontaines proches. Et les chameaux reniflaient doucement à chaque tournant des murs de pierre, interrogeant leur mémoire, comme font toujours les chameaux : « Est-ce que j’ai déjà vu celui-là ? Est-ce que je suis passé ici l’année dernière ? Inchallah ! Je crois bien que nous arrivons. » Alors, quand ils relevaient le cou, ils faisaient tinter leurs sonnailles de bronze.

« L’extase est venue, décida Nasr’eddine. Je vois l’autre côté du monde. Voici les djinns, très sûrement. Qu’ils sont étranges ! »

Il se mit sur son séant pour les distinguer mieux. Et quand ils aperçurent cette ombre, les chameliers se rejetèrent les uns sur les autres, en grand désordre. Et quand les chameaux virent que leurs maîtres étaient en désordre, ils se hâtèrent de se jeter eux-mêmes en désarroi, selon leur nature qui est sournoise, révolutionnaire et malicieuse. Et ils se mirent à baver, et à rogner, et à grogner. Et il y en eut qui se couchèrent, et d’autres qui leur plantèrent les pattes sur le dos, et d’autres qui revinrent sur leurs pas, tandis que les derniers disaient dans leur langue de chameaux : « Allons, allons, avancez, nous avons soif ! » Et tous les carreaux bleus et roses, les plats mordorés, les aiguières très minces, et les plats pour les sauces, et les plats pour les rôts se brisèrent avec grand fracas.

« Je vois, soupira Nasr’eddine, et j’entends surtout beaucoup trop bien, j’ai peur ! Il est temps de m’en aller. »

Mais quand il eut mis ses genoux sur ses pieds, ses reins sur ses genoux, et sa taille sur ses reins, les chameliers s’aperçurent de leur méprise et que l’épouvantail était un homme bien vivant. Et comme leur chargement n’était plus qu’un tas de tessons, qu’on ne vend pas tessons au bazar, qu’on ne fait pas cent lieues pour apporter tessons, ils tombèrent sur le hodja, pleins de fureur, avec leurs bâtons très lourds, avec les pierres de la route, avec la corde de leurs ceintures. Ils le battirent par devant, ils le battirent par derrière, sur les côtes et sur le crâne, sur le nez et sur les cuisses, sur les dents et sur les joues. Et quand ils furent essoufflés, seulement quand ils furent essoufflés, Nasr’eddine s’échappa.