Le lendemain, ayant rencontré Kenân le Riche, il lui dit :

— Je sais maintenant comment est fait l’autre monde, je le sais ! J’y ai été.

— Eh bien ? demanda Kenân.

— Hélas ! c’est tout à fait comme dans celui-ci, continua Nasr’eddine. Et même il faut faire encore plus d’attention à la vaisselle !

— Le Prophète n’en a pas dit plus, fit le bon Kenân. Les hommes ne peuvent s’imaginer autre chose que ce qu’ils connaissent. Le paradis ne sera jamais pour eux que la réalité, moins quelque chose. Et ce ne doit pas être cela.

— Il faut donc, gémit Nasr’eddine, que je rentre chez moi, ou plutôt chez ma femme, que je continue à vivre dans mon tonneau, avec le chat, sans savoir, sans savoir si du moins plus tard…

— Oui, dit Kenân, il faut rentrer chez soi. C’est la vie.

V
COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN
ET DE DEUX HISTOIRES PROFITABLES

« Il faut rentrer chez soi ; c’est la vie… » Nasr’eddine jugea cette observation pleine de sens, mais elle le rendit mélancolique. Toutefois, considérant que Kenân avait parlé en homme raisonnable, il lui accorda sa confiance, s’entretint avec lui plus fréquemment que par le passé. Il finit par lui demander, mais discrètement, et comme parlant toujours de questions générales :

— Si un musulman venait me dire : « Ya Nasr’eddine, ma femme est comme un paon à la saison des amours : beau plumage, certes, beau plumage, mais insupportable voix. La répudierai-je, ainsi que la loi m’en donne le droit ? » que me conseillerais-tu de lui répondre ? De la répudier, selon la loi ?