— Tu le peux, hodja, tu le peux ! répondit Kenân.

— Et si ce même homme, poursuivit le hodja, me venait dire : « Ma femme est une dévergondée ! » lui conseillerais-je aussi de la répudier, selon la loi ?

— Tu le peux, Nasr’eddine, tu le peux ! répéta Kenân. Tu connais le Livre mieux que moi.

— Aussi n’est-ce point sur la loi que je t’interroge, fit le hodja. Je t’interroge parce qu’Allah — loué soit son nom ! — t’a doué de la véritable prudence. Serait-ce le meilleur conseil ? Tel est le point.

— Cela, reconnut Kenân, est une autre affaire. Si j’osais dire mon opinion, je crois que je conseillerai toujours à un musulman de répudier une épouse dont les paroles lui sont trop souvent importunes : car à cela il n’y a point de remède. Mais s’il s’agissait de l’autre chose, oui, de l’autre chose… Mon avis est que peut-être il ne faut point se hâter d’aller chez le cadi. Quand j’étais à Constantinople, j’y appris l’aventure de Youssouf-Zia. Elle me fit grandement réfléchir.

— Je ne la connais point, avoua Nasr’eddine.

Or donc ils s’assirent sur l’herbe, devant le kiosque d’Abdallah le cafedji, qui leur apporta le café, puis ayant reçu pour le café quatre métalliques, se remit à jouer de la flûte. Et Kenân conta l’

HISTOIRE INSTRUCTIVE DU BOUCHER ENTREPRENANT D’YOUSSOUF-ZIA LE SALEPJI INGÉNIEUX ET DE LA BELLE ADOLESCENTE

Rassim était à Stamboul un boucher d’entre les bouchers, établi rue des Bouchers, au bazar ; et son commerce était un bon commerce, car il mélangeait comme il convient le gras avec le maigre, la réjouissance avec les abats, les poumons avec le foie et les bonnes pièces avec les mauvaises. Mais il ne mêlait en aucun cas l’amertume des mauvaises paroles au miel coutumier de son langage. Si on lui faisait un reproche, il répondait : « J’avais tort, j’avais tort ! qu’Allah me soit miséricordieux, j’avais tort ! » Si une douce ménagère lui rapportait un quartier de viande en se plaignant de la qualité, il allait chercher un autre quartier de viande, exactement pareil, mais en disant : « Il me coûte le double, j’y perds, par Allah ! j’y perds ! Mais que ne ferait-on pas pour toi, ô délicieuse ! » Enfin, c’était un boucher, rose de teint, comme tout bon boucher, de chair tendre, sans trop de graisse, jeune sans rien de la fade mollesse de l’enfance, large des côtes, savoureux de la langue ; quant au râble et ce qui s’ensuit, merveilleux ! et, je l’affirme, au dire de tous ceux et surtout de toutes celles qui fréquentaient sa boutique, le plus fin morceau de sa boucherie.

Or, il est impossible que tu l’ignores, ya Nasr’eddine, chez nous ce sont presque toujours les femmes qui font les premières avances, puisqu’elles sont voilées et que les hommes ne connaissent pas leur figure. Mais Djanine hanoum, la femme de Youssouf-Zia, le marchand de salep, n’était pas une ombre noire pour Rassim. Non, elle n’était pas une ombre noire, malgré son voile ! Car Rassim avait joué avec elle, du temps qu’elle n’était pas encore une femme faite, mais une gamine bien maigre, avec une voix qui commençait à changer, preuve que le reste allait changer aussi. Et Rassim, quand elle entrait chez lui, son yachmak sur le visage, se rappelait ses yeux de violette, son nez droit et mince, sa bouche fleurie, et il songeait : « Maintenant, quel beau vase cette croupe large doit faire à l’ancien bouquet ! » Tandis que Djanine, au même moment, rêvait : « Je connais le goût du chevreau, je connais le goût des choses qui pendent à ces crocs, ou nagent dans ces bassines de cuivre ; mais je ne connais pas le goût du boucher ! »