Et voilà pourquoi, désireuse de connaître ce goût, elle entra chez lui vers le soir, à l’heure où nul acheteur n’était plus dans la boutique ; et Rassim, bien qu’elle fût voilée, dès que le premier mot eut chanté dans sa bouche, se dit : « C’est elle ! »

— Il me faudrait, commanda Djanine, de la chair d’agneau, du gras et du maigre, pour faire des brochettes et des boulettes savoureuses.

Et comme Rassim baissait un peu la tête pour prendre son tranchet, il sentit un bras rond, nu jusqu’au coude, qui passait devant son visage. Alors ses yeux brillèrent. Il se redressa.

— Djanine ?… fit-il.

— Tu me porteras la chose toi-même, n’est-ce pas, toi-même !

— Mais, demanda Rassim, est-ce que… est-ce qu’il n’y aura personne, personne que toi quand je la porterai ?

— O le plus bouché des bouchers débauchés ! dit-elle en riant. Ne sais-tu pas que mon mari — puisse sa marchandise lui échauder le ventre et faire de ses pieds un plat tout bouilli pour le diable ! — sort tous les matins dès l’aube pour aller vendre son salep ? Qui t’empêche de venir dès qu’il est parti ?… Et tu m’apporteras la chose, dit-elle tout à coup, à cause d’un chaland qui entrait, c’est bien entendu, la chose !

— Oui, dit Rassim en clignant de l’œil, j’apporterai la chose.


Or, Youssouf-Zia, époux de cette Djanine la Dévergondée, était un homme juste et craignant Dieu, crieur de salep, comme elle avait dit. Et le salep, tu dois le savoir, est un breuvage bien sucré, bien gluant, bien délectable, fait de différentes graines broyées et bouillies, édulcoré de miel, parfumé d’essences : un breuvage indispensable, enfin, à ceux qui sortent dès l’aube par la froidure d’automne ou le gel de l’hiver, alors qu’on voit, à Constantinople, les chiens roux, les chiens noirs, les chiens blancs, tous ramassés en gros tas, dans chaque quartier, la tête sous le ventre les uns des autres, les plus heureux par-dessous, les plus faibles et les plus vieux par-dessus, le poil hérissé par la bise. C’est à ce moment-là que sortait du lit, abandonnant sa femme aux bras tièdes, le pauvre Youssouf-Zia, pour aller vendre sa marchandise aux rameurs de caïques, aux portefaix de la Corne d’Or et aux gabelous innombrables qui dès le matin travaillent de leur métier. Et dès qu’il s’en était allé par sa route, cet industrieux salepji vendeur de salep, par la fenêtre de la rue, la fenêtre garnie d’un grillage de bois impénétrable aux yeux, Djanine, cette épouse perfide, laissait tomber de toutes petites plumes blanches, volées aux édredons de sa couche de délices ; et alors Rassim l’Entreprenant, embusqué au coin de la rue, ne faisait qu’un saut jusqu’à la porte entre-bâillée, la porte entre-bâillée du paradis !