— Écoute, vaurien, écoute ! Tu as un concurrent, à cette heure, un concurrent qui s’est levé avant toi. Tel est le fruit de ta mollesse, œuf de tortue ! cloporte !
— Que cent mille tonneaux de diables s’installent dans ses boyaux et y tiennent garnison trois mois ! s’écria Youssouf, qui, s’habillant à la hâte, se précipita dans la rue pour joindre son rival.
Il avait à peine disparu que Rassim le remplaçait dans la chambre bien chaude, dans la chambre amoureuse.
— N’est-ce pas que j’ai bien imité la voix du marchand de salep, ô ma colombe ? dit-il.
— C’était toi, débauché ! C’était toi, poète ! C’était toi, dominateur ! Viens, que je te paye, incomparable marchand de salep, et donne-moi encore de ta marchandise !
Et Rassim lui en donna encore, et encore, et encore, et ils furent heureux jusqu’à la limite de l’anéantissement, par delà les voluptés. Et le lendemain, d’encore meilleure heure, le pauvre Youssouf fut réveillé par la voix du crieur de salep.
— Je l’attraperai, cette fois, dit-il.
Il n’attrapa rien du tout, que des cornes. Mais il en avait déjà ; et le surlendemain, et tous les autres jours que fit Allah, il en fut de même, sauf que c’était maintenant par la nuit noire que cet insaisissable crieur de salep annonçait sa venue déloyale : par la nuit noire, car Rassim était si pressé !
Mais Allah est la justice ! Allah voulait bien que Rassim fût aimé de la belle adolescente, et que la belle adolescente fît porter des cornes au vrai marchand de salep. Qu’est-ce que cela fait au salep que le marchand ait des cornes ou n’ait pas de cornes ? Qu’est-ce que ça change au salep ? Qu’est-ce que ça change à l’ordre de l’univers ? Seulement, on ne doit pas changer la besogne des heures. On peut prendre sa femme à un mari : il y en a toujours autant pour lui. On ne doit pas lui prendre son sommeil : cela ne se retrouve point. C’est pourquoi, sans aucun doute, une dernière fois que le calamiteux concurrent venait de faire entendre sa clameur astucieuse, comme Youssouf, à sa recherche, arpentait les pavés en criant : « Où est-il ? où est-il ? » il tomba pour ainsi dire dans les bras d’Ahmed, le veilleur de nuit, le propre veilleur de sa rue.