— L’as-tu vu ? lui demanda-t-il.

— Je vois un fou, répondit Ahmed sévèrement. Un fou qui court quand il devrait dormir.

— Il y en a un autre bien plus fou que moi, dit Youssouf l’infortuné. C’est celui qui vient à ma barbe me voler ma clientèle, et toujours me devance pour crier sa marchandise.

— Oh ! oh ! fit Ahmed, est-ce là le point ? Je l’entends bien, moi aussi, et je l’ai vu, ton concurrent ; mais il ne porte ni tasses à salep, ni vase d’étain plein de salep, ni salep, ni odeur de salep. Et je crois, je crois, je crois…

Il ne dit pas ce qu’il croyait, mais Youssouf n’en pensa pas moins.

— Veux-tu, demanda-t-il à Ahmed, me laisser veiller à ta place, la nuit prochaine ?

— Bon ! fit Ahmed, je comprends. Qu’il en soit à ta volonté !


Le lendemain, après son souper, Youssouf partit sans vouloir dire où il allait. Et Djanine, qui n’avait aucun soupçon, pensa seulement : « Ah ! si je pouvais le prévenir, l’autre, le délicieux ! Mais, patience, il viendra bientôt. Dormons. »

Elle dormit. Les chiens se battaient, les heures coulaient. Youssouf, de sa canne pesante, les annonçait en frappant sur les dalles, comme font les veilleurs de nuit. Les étoiles tournaient lentement avec le ciel, au-dessus de la ville, et, dans le petit cimetière tout proche, les cyprès droits et tristes avaient l’air de monter la garde autour des morts.