— Non, dit-il bonnement, mais je crois que c’est la tienne.
Il s’était aperçu d’une différence. Et, comme c’était un vrai sage, d’en profiter lui fut une grande consolation.
— Évidemment, approuva Nasr’eddine, évidemment ! Ce Youssouf-Zia fut un grand sage. La seule question est de savoir si tout le monde peut être aussi sage que lui.
— Mais il y a une suite, hodja, il y a une suite ! poursuivit Kenân. Elle n’est peut-être pas aussi instructive, mais elle est charmante, elle est charmante ! Écoute !
A quelque temps de là, Hadji-Chukri, iman des derviches tourneurs, était assis sur une pierre plate, au milieu du petit jardin qui est tout près de la mosquée du sultan Mahmoud, à Stamboul. De sa personne rien ne bougeait, sinon ses mains qui égrenaient un chapelet aux boules de santal, et ses lèvres qui énuméraient les quatre-vingt-dix-neuf perfections d’Allah. Mais ses yeux, sous son grand bonnet de bure à la persane, demeuraient fort vifs.
Une femme — et si jeune de taille et de port sous le tcharchaf noir qui cachait son visage ! — passa rapidement devant lui, disant :
— C’est celui-là, saint homme, celui-là dans le cimetière, qui est mon époux. Tu as promis…
Hadji-Chukri ne commit pas l’inconvenance de lever les yeux, mais son grand bonnet s’inclina d’un air savant.
Youssouf-Zia, le même Youssouf-Zia que tu viens de voir, s’apprêtait à déposer sur la tombe où dormait son père deux petits bols de riz encore chaud, tirés d’un beau vase en étain étroitement clos par un couvercle luisant où se lisait, en longues lettres arabes, ce verset du Coran sur les élus : « Ils auront tous les fruits qu’ils peuvent souhaiter, les viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux noirs, blanches comme des perles enfilées. » Je ne sais s’il est entièrement conforme à la logique d’apporter deux bols de riz à un élu qui dans le paradis possède déjà tant de choses meilleures : mais telle était la religion de Youssouf, parce qu’il avait le cœur simple.