Du haut de ce petit cimetière de Stamboul, tant leur couleur était forte et violente, les eaux de la Corne d’Or et du Bosphore semblaient remonter jusqu’à ses yeux. Avant toutes choses, avant les minarets des mosquées, les dômes innombrables, les maisons par dizaines de mille qui déferlaient en vagues figées sur les pentes, c’était la beauté de ces eaux marines qui frappait, retenait, attirait comme une sorcellerie : vertes et bleues à la fois, transparentes, profondes. La Corne d’Or semblait la poignée d’un cimeterre avec ses émaux, ses turquoises, ses brillants, et le Bosphore en jaillissait comme une lame immense, jetée à plat entre les montagnes fendues.
Comme l’heure en était sonnée, devant ce paysage magique Youssouf-Zia fit sa prière, suivant les rites, avec les génuflexions qui conviennent ; et chaque fois qu’il relevait la tête, encore appuyé sur ses deux mains, la beauté des choses lui apparaissait plus vivante et plus forte. Les chrétiens ignorent qu’il faut considérer tout ce qui n’a pas de mesure, la mer, les montagnes, le ciel, du niveau d’un brin d’herbe. Les musulmans savent. Ils savent tout ce qui grandit Dieu.
Youssouf se releva, reprit son vase d’étain, et quitta le cimetière après en avoir refermé la porte avec la grande clef de fer rouillée qui pèse près d’une demi-livre et qu’il remit au gardien de la rue. Ce n’est pas à cause des hommes qu’on ferme les portes des cimetières à Constantinople ; les musulmans respectent leurs morts comme il faut : ils ne les craignent pas, mais ils les vénèrent. C’est à cause des chiens, qui ne sont pas bons musulmans.
— Que la vie est bonne, dans la solitude ! se disait Youssouf. On dirait qu’elle est… qu’elle est déjà éternelle !
Or, il chantonnait ces paroles à demi-voix, et les yeux mi-clos, ainsi que font beaucoup de Turcs du populaire, quand ils sont sur les routes, parce que leur race n’oubliera jamais tout à fait que jadis elle était nomade, et que chaque cavalier des temps héroïques chantait ainsi pour lui-même, à travers les espaces indéfiniment plats, dans les prairies mongoles. Et Hadji-Chukri le derviche, qui l’observait ainsi que je te l’ai fait voir, lui dit enfin :
— Le salut avec toi, Youssouf ! Mais que dis-tu de la vie éternelle ?
— Qu’elle doit être comme celle-ci, juste comme celle-ci, quand on est seul au sein de la beauté des choses. Car c’est alors qu’on s’élève jusqu’à concevoir l’idée des perfections d’Allah, répondit le bon Youssouf.
— Il ne faut pas le croire, dit l’astucieux Hadji-Chukri, sévèrement, il ne faut pas le croire, ya Youssouf : la solitude est condamnée par le Livre.
— Elle est condamnée par le Livre ?
— En mille endroits. Est-ce que se glorifier de rester seul, jouir d’être seul, ce n’est pas prétendre — ô sacrilège ! — s’égaler au Seul Unique ? Est-ce qu’Allah — louange au miséricordieux ! — n’a pas mis les étoiles en troupes, les herbes en touffes, les hommes en groupes ? Est-ce que nous autres, derviches tourneurs, nous ne nous assemblons pas pour tourner, pour célébrer en tournant, tournant, tournant toujours, le tournoiement des astres dans le ciel ? Est-ce que le Prophète — qu’il soit exalté ! — n’a pas dit que les croyants ne devaient pas rester seuls, mais prendre femme, pour procréer d’autres croyants et vivre au milieu d’eux ?