— Mais ce n’est pas ainsi, dit Néchat, qu’on prête en Europe.
— En Europe, fit le hodja, l’argent rapporte à ceux qui en font affaire cinquante-cinq pour cent, comme ici, très probablement ; mais le commerce est retourné. On ne prend pas d’intérêt aux gens, on leur en donne ; mais on leur fait payer cinq cents livres une chose qu’ils sont forcés de vous revendre deux cent cinquante un mois plus tard. Cela s’appelle des actions… Mais il n’y en a pas ici ; il faut donc s’en tenir aux vieux usages. Pour moi, mes intentions étaient pures : j’ai voulu faire l’aumône ; rends-moi témoignage que je voulais faire l’aumône. C’est donc Allah qui m’octroie ce don… Bachir, fais-moi part du don d’Allah !
Et il s’en fut, emportant les cent cinquante-cinq livres. Mais il ne montra pas tout à Zéineb.
En la regardant, il était le seul à ne pas se féliciter outre mesure du succès de son opération occidentale.
— Kenân a raison, se disait-il ; le Paradis, c’est la réalité, moins quelque chose ; et, en attendant le Paradis, il faut rentrer chez soi, on y trouve la réalité, telle qu’elle est.
VII
COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS GRECS, S’ASSOCIANT À LA PERFIDIE DE ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS LES PRISONS DU PADISCHAH, ET COMMENT IL EN SORTIT
« … Et, comme c’était un vrai sage, avait dit Kenân, parlant de la manière dont Youssouf-Zia, le salepji, avait su se venger du boucher Rassim, et profiter de la trahison de la belle adolescente, il se hâta d’en profiter. »
Nasr’eddine se souvenait fort exactement de ces paroles. Il se les répétait sans cesse.
— Je pourrais sans doute, songeait-il, imiter cet exemple. Je pourrais — si Zéineb est ce que je redoute, mais je n’en sais rien, et je m’avoue que jusqu’à ce jour je n’ai pas cherché à le savoir — je pourrais rosser cet Ahmed-Hikmet, dont je me méfie ; et puis, et puis… faire comme Youssouf-Zia fit à la belle adolescente. Mais si c’était moi qui fusse rossé ? Kenân ne semble point avoir prévu cette hypothèse : elle est admissible, il la faut envisager. Par ailleurs il est d’avis que le plus avantageux toujours est de répudier une femme qui ne vous donne point la paix : cette solution en effet arrangerait tout ; elle est décente, elle épargne l’honneur de Zéineb et le mien. Je devrais l’adopter sans plus y penser davantage, aller de ce pas chez le cadi. Comment se fait-il que j’éprouve quelque répugnance à m’y décider ? C’est, hélas ! que Zéineb m’est encore de quelque chose. Certes, les musulmans tiennent à cœur de ne point aimer leurs épouses à la façon des infidèles. Ceux-ci, à ce que j’ai entendu dire, sont tombés sous la domination de ce sexe dont pourtant il est douteux, d’après nos théologiens, qu’il ait une âme. Ils ont oublié la prière des juifs : « La bénédiction sur toi, Éternel, qui n’as point fait de moi une femme. » Et pourtant c’est de ces juifs qu’est sortie leur religion, comme la nôtre. Et ils sont devenus les esclaves soumis de ces impudiques, auxquelles ils permettent toutes les impudicités, même celle de montrer publiquement leur visage. Mais enfin, je connais mon âme. Je suis comme ces Bédouins qui sont nés dans le plus affreux des déserts, du côté de la Perse : ils passent leur existence à maudire ce sol ingrat, ce sable sans eau et sans arbres qui leur brûle les yeux. Mais arrachés à leurs tentes, transportés dans la plus opulente oasis, à Damas même, la délicieuse, au bout de quelques mois ils se dessèchent d’ennui ; ils ont envie de mourir ; ils meurent. La vérité est que je ne demanderais pas mieux que de rafraîchir mon cœur et de jouir de mon corps dans les bras d’une autre femme, mais en gardant Zéineb : malgré tout, et si étrange que soit la chose, j’y suis habitué ! C’est pourquoi le Prophète fut sage, qui nous écrivit la polygamie. Par malheur, je l’ai bien vu : aux temps où nous sommes il faut avoir volé comme un vali, si l’on veut être assez riche pour avoir deux femmes.