— Je suppose, pensait-il assez tristement, parce que le jeûne mettait un nuage noir dans sa cervelle, je suppose que c’est Allah qui fit l’automne, et les hommes le ramadan. Que l’automne, en ce pays de Brousse, est beau, pur, frais sans être froid, radieux sans aveugler ! Voici le ciel, le bon ciel bleu : il porte juste assez de nuages pour avoir l’air d’une robe de noces avec de beaux dessins ramagés. Voilà mes amis les arbres : ils n’ont pas une feuille jaune ou flétrie. Ils continuent de boire la lumière par leur cime, à manger la substance de la terre par leurs racines. Il n’y a que moi qui ne puis ni boire ni me nourrir, parce que c’est ramadan ! En vérité, je voudrais devenir un de ces arbres ; leur sort est beaucoup meilleur. »
Tout près de la fontaine de Bounar-Bachi, celle qui tombe dans une vasque carrée faite de larges pierres, et si cachée sous les feuillages qu’on dirait d’un lit drapé d’étoffes vertes, il y a la cabane en bois d’Abdallah le cafedji. Mais Abdallah le cafedji ne faisait point de café, ni n’en vendait, parce que c’était ramadan et que le soleil n’était pas encore couché. Il avait veillé toute la nuit, servant des clients pour gagner sa vie et jouant de la flûte pour son plaisir. Le matin, il avait un peu dormi ; et maintenant qu’il était réveillé, ayant faim, il était maussade. Pour passer le temps et faire un effort qui l’empêchât d’écouter les cris de son estomac, il allait chercher, dans un tas de décombres, des pierres qu’il disposait ensuite en murailles, autour de son petit jardin. Nasr’eddine, qui s’était assis sur ses deux cuisses, et le regardait en silence, aperçut tout à coup sur l’une de ces pierres la trace, à demi cachée par la mousse et la boue, d’une forme sculptée.
— Abdallah, dit-il, ne pourrais-tu laver cette pierre plate ? Il y a quelque chose dessus.
— Machallah ! fit le cafedji étonné, je la nettoierai tant que tu voudras, si cela te plaît ainsi. Mais c’est une fantaisie très étrange, ô Nasr’eddine, et peut-être un peu perverse : car je suppose que si la mousse et la boue ont couvert cette pierre, c’est que Dieu l’a voulu. Ne sais-tu pas que même les pierres des tombeaux musulmans, si elles tombent, on ne doit pas les relever ? Il faut respecter la Volonté. Car il n’est qu’une Volonté dans l’univers — et loué soit l’Unique !
— Qu’il soit loué, répondit Nasr’eddine, qu’il soit loué ! Mais Sa Volonté a justement mis dans ma cervelle qu’il faut que cette pierre soit lavée.
— Ce n’est pas difficile, s’il en est ainsi, ce n’est pas difficile, hodja !
Quand il eut jeté sur cette dalle quelques écuelles d’eau claire et qu’il l’eut grattée avec son couteau, et frottée avec la paume de ses mains, et lavée encore une fois pour effacer les dernières traces de souillure, ils virent qu’il était apparu de la beauté.
C’était, sur cette pierre plate, le relief d’une jeune fille que les Grecs des anciens jours y avaient gravé pour perpétuer un peu le souvenir d’une vie, d’une jeunesse et d’une grâce qui trop vite s’étaient allées cacher derrière l’ombre éternelle. La mort avait tenté de détruire ce vieux marbre comme elle avait rongé la chair charmante. On ne voyait plus rien de la figure qu’un ovale attendrissant et vague, une forme délicate et presque évanouie. Mais chaste, intact et parfait, le cou s’attachait sur une épaule ronde ; et puis, c’était un bras d’enfant qui devient femme ; ce bras retombait doucement, doucement, le long de la poitrine et du ventre, d’un geste si souple et si facile qu’on songeait : « Ce n’est pas possible, ceci n’est pas de la pierre, cette main va se relever ! » Les plis de la tunique, à peine troublés vers le bas par un mouvement des genoux, tout droits et cependant agités d’une vibration intime, comme ils le seraient sur un corps à la fois immobile et vivant, laissaient à découvert un tout petit sein de vierge, quelque chose de plus fort, de plus délicieux, de plus bondissant que toute autre cause de plaisir et de désir au monde : un petit sein de vierge dédaigneuse de l’homme, et pure comme le chant d’un vase de cristal frappé une seule fois au fond d’une chambre silencieuse.
Et voici que Nasr’eddine-Hodja se prit à pleurer d’émotion par bonnes larmes qui descendaient sur ses joues barbues. « Tout cela était dans la nature, pensait-il, et pourtant je ne l’avais pas discerné. Comment cela se fait-il ? C’est un mystère. Mais on doit méditer sur les mystères, et celui-ci est adorable. Je méditerai donc. »
Il disait en même temps à haute voix :