— Que cette chose est belle ! Loué soit Allah qui l’a conservée dans la terre au milieu des herbes, des mousses et des vermisseaux. O mes yeux, que vous m’êtes une cause de joie ! O mon âme, que je vous remercie d’être restée si jeune et si fraîche !

Mais on s’était assemblé autour de lui. Il y avait là Redjeb, le cordonnier, celui qui paye les cierges aux cérémonies des derviches hurleurs ; Akif et Khaliss, portefaix ; Ekrem, un homme très pieux, et Aghich, qui était espion pour Sa Majesté.

Redjeb demanda sévèrement :

— Est-ce là un prêche pour le ramadan, hodja ? Que ne parles-tu de l’aumône, ou de l’un des quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, ou des cinq prières ?

Ekrem, l’homme pieux, approuva de la tête. Mais il dit de plus :

— Est-ce que la représentation de la figure et de la forme humaines n’est pas interdite par le Livre ? Tu ne te le rappelles plus, hodja, tu ne te le rappelles plus !

Nasr’eddine regardait toujours la stèle. Ses doigts la tâtaient, l’interrogeaient pour savoir comment ce miracle avait été fait ; il était en vérité ravi bien loin, et ne répondit pas. Alors Aghich, l’espion, demanda, d’une petite voix perçante :

— Oui, hodja, la représentation de la forme et de la figure humaines est interdite par le Livre. Tu te le rappelles, voyons ! Tout le monde sait cela.

Et tous ceux qui étaient là, et qui aimaient Nasr’eddine, frémirent en écoutant Aghich poser à son tour la question, car ils savaient bien qu’un espion n’est pas comme les autres hommes : il ne parle pas pour parler ! Mais Nasr’eddine, levant les yeux lentement, répondit d’un air tout simple, et comme s’il disait une vérité connue de tous :

— Il est vrai, le Coran l’interdit. Mais on a changé tant de choses dans le Coran, mon ami, tant de choses !