Alors tous les assistants, même ceux qui avaient le plus d’affection pour Nasr’eddine, dirent d’une voix bien timide : « Il est temps de retourner à la maison ! » Et ils s’éloignèrent en effet, les uns loin des autres, et précipitamment, sachant qu’il est dangereux, non seulement de proférer des paroles imprudentes sur la politique et la religion, mais de les avoir entendues, quand un espion est là pour en témoigner. Et, en effet, à quelques jours de là, Aghich ayant fait son rapport au caïmacan, le caïmacan au vali, le vali au ministre de l’Intérieur, le ministre de l’Intérieur au ministre de la Police, le ministre de la Police à un eunuque du palais et l’eunuque du palais à Sa Majesté, on attacha de petites cordelettes très solides aux deux pouces joints de Nasr’eddine, on en fit tout autant à Khaliss et Akif, hamals, c’est-à-dire portefaix sur le marché de Brousse, et on les envoya, d’abord attachés à la queue d’un mulet jusqu’à la mer, puis enfermés dans la sentine impure d’un navire, jusqu’à Constantinople, pour y être interrogés.

VIII
COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE BOURCIER

A mi-chemin, entre Brousse et Moudania, il est une grosse source, qui fait tout de suite une petite rivière. Alentour ce sont des mûriers, des vignes, des vergers où l’on voit, au printemps, illustrant la terre heureuse de leurs corolles pâmées, des cerisiers, des pêchers, des amandiers, tous les arbres auxquels — et, qu’en ceci, comme en toutes choses, il soit glorifié ! — Allah le Tout-Puissant a bien voulu concéder, avec la grâce des fleurs, la bénédiction des fruits dont l’homme fait son plaisir, son rafraîchissement, sa nourriture. Mais là, ce n’est rien qu’une prairie. La petite rivière l’embrasse en demi-cercle, et sur son herbe fraîche, sur son herbe toujours fraîche et toujours tondue par les chevaux qui paissent — car quel cavalier ne s’arrêterait point en un tel lieu ! — des peupliers versent une ombre perpétuelle. La lumière y est verte, discrète, on dirait frissonnante, à cause de ces peupliers, qui tremblent même à l’heure où il cesse, le vent qui vient de la mer ! Et il y a un nid de cigognes sur le toit de la maison d’Iézid-ben-Abd-el-Malek, le cafedji. C’est une vieille, très vieille petite maison, aux murailles faites de bois et de terre hachée avec de la paille : si vieille que le nid des bons oiseaux aux grandes pattes, au long cou, au long bec, a l’air bien plus jeune. Parce que les oiseaux l’entretiennent, leur nid ! Tous les ans, dès l’avril, ils le grattent, ils le frottent, ils le raccommodent. Tandis qu’Iézid n’entretient rien du tout, la maison est comme Allah le veut. Si elle tombe, si elle finit par tomber, il saura que c’est la volonté d’Allah ; mais il en reconstruira une autre, et toute pareille, à côté des ruines, qu’il n’enlèvera même pas.

Embidoclis, c’est-à-dire, comme prononcent les Francs, Empédocle, l’arabadji qui conduisait à Moudania la baronne Bourcier et le marquis de Saint-Ephrem, arrêta sa voiture sans rien demander à personne, et rangea les chevaux sous les peupliers. Un enfant, grec et chrétien comme lui, car sa tête n’était point rasée, plaça devant les bêtes un seau plein d’une eau limpide ; et ce gamin presque nu, chassant d’une main les mouches qui couvraient ses yeux, reçut de l’autre un métallique et l’éleva vers son front, après l’avoir baisé, pour que ce bakchich lui portât bonheur. M. de Saint-Ephrem passait pour avoir des lettres, et une grande distinction d’esprit. S’inspirant de Mallarmé, et de quelques contemporains qui déjà suivent les traces de ce révélateur, il occupait les loisirs que lui laissaient fréquemment ses fonctions à l’ambassade de France à écrire de délicates transpositions sur des thèmes orientaux, et comptait les publier un jour en plaquette : bien entendu à un nombre infiniment restreint d’exemplaires, ainsi qu’il se doit. Ces goûts littéraires si raffinés, autant que ses fonctions et son titre, n’étaient pas une des moindres causes des bontés que la baronne Bourcier avait bien voulu lui témoigner depuis qu’elle était arrivée à Constantinople. La baronne éprouvait le besoin de formules nouvelles : car on voyage pour écrire ce qu’on a vu, et il importe de n’en point écrire absolument comme tout le monde. Elle comptait beaucoup, à cet égard, sur M. de Saint-Ephrem.

— Je suis heureux, dit le marquis, que la coutume de la route impose d’ordinaire au voyageur une halte en ce lieu. Plus que tout autre, chère amie, il fera saisir à votre sensibilité le genre de paysages que goûtent les Orientaux. Il est proprement classique, il est virgilien. Et n’est-ce point cet anachronisme qui fait la délicieuse rareté du sentiment qu’ici nous éprouvons : que les descendants des cavaliers mongols soient à peu près seuls au monde, à cette heure, à jouir de la nature comme en jouissaient nos ancêtres latins ? C’est ce que j’ai tenté de rendre, en une page que vous voudrez bien peut-être entendre. Il y fallait de la subtilité, car je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, de vous dire qu’il eût été détestable de s’exprimer de façon si grossièrement directe. Il faut qu’on devine, sous ces ombrages, il faut qu’on évoque le musicien de Mantoue, mais sans qu’il soit nommé, ni même entrevu. Il faut que la barbarie ottomane s’adoucisse pourtant jusqu’aux tonalités de l’émotion antique, et sans qu’elle en sache rien, puisque d’ailleurs elle ne s’en doute pas ; enfin employer des mots vagues pour les choses précises, précis pour les choses vagues. C’est en cela, je pense, que doit consister l’Art.

La baronne écoutait M. de Saint-Ephrem avec piété. Pourtant elle était déchirée. Une douloureuse inquiétude la troublait depuis qu’elle avait abordé ces rives.

Elle ne savait encore si elle devait s’en tenir, pour singulariser ses impressions, aux délicieuses et candides effusions de Loti, éperdu de reconnaissance envers les simplicités ingénues de la bonhomie ottomane ; ou bien si elle adopterait les vues plus rudes de M. de Gobineau, qui discernait dans tout l’Orient, musulman ou chrétien, un mélange de crasse et de somptuosité, de sensualité brutale, de paresse, et d’incompréhension. Loti est charmant, et si profondément poète ! Mais, venant d’être ressuscité, M. de Gobineau est plus neuf, malgré le grand âge des Contes Asiatiques. Il se fallait cependant décider, si elle voulait rapporter une attitude, et la baronne ne se pouvait décider. Elle en était à déplorer de n’avoir point élu la Chine, au lieu de la Turquie et de l’Asie Mineure, pour y porter ses pas : de la Chine, il n’existe que Claudel qui ait dit ce qu’il faut dire, à l’opinion de ceux qui se flattent de penser comme on doit penser : on ne court donc pas le risque de cruelles incertitudes.

Ce fut un autre embarras, de nature moins spirituelle, qui la tira de celui-ci.

L’enfant grec, dans l’espoir d’un nouveau bakchich, s’épiphana, porteur d’une grappe de raisin : une grappe lourde à faire pencher la tête de la bacchante qui s’en fût couronnée ; noire et si mûre que ses grains se givraient de sucre, juteuse à griser dix essaims d’abeilles. Baissant les yeux, par un hypocrite respect à l’égard des femmes qu’il avait appris des musulmans, mais la regardant à travers ses cils avec une curiosité d’autant plus sensuelle qu’elle était fort juvénile, il l’offrit à la baronne Bourcier. Celle-ci l’accepta volontiers, du premier mouvement en détacha un grain, et puis n’osa porter ce grain à ses lèvres : jamais, de toute sa vie, elle n’avait mangé un fruit sans le laver dans un verre d’eau. Non seulement elle eût cru boire la mort, mais bien pis, manquer à un rite. Elle cherchait donc le verre d’eau, elle ignorait si telle chose qu’un verre d’eau se pouvait demander en Orient dans de telles circonstances, et si ce ne serait point un geste trop occidental, par conséquent ici déplorable, d’y plonger une grappe de raisin ; se jurant bien alors de ne point approcher cette grappe de sa bouche, malgré qu’elle en eût désir, mais d’abandonner celle-ci quelque part, comme par involontaire et insoucieux oubli.