M. de Saint-Ephrem la tira de sa visible angoisse, bien simplement, en intimant à l’enfant grec l’ordre d’aller chercher le verre d’eau chez Iézid. En attendant, il continua de marcher aux côtés de la baronne, sur l’herbe courte de cette pelouse bénie d’Allah. Ce fut ainsi qu’ils aperçurent le pauvre Nasr’eddine.

Les zaptiés s’étaient arrêtés chez Iézid pour boire le café. Ils avaient attaché leurs montures, mais n’avaient point détaché le hodja, ni les deux hamals. Les trois prisonniers gardaient leurs poings liés l’un contre l’autre, et Nasr’eddine, qui aurait bien voulu boire le café, ne buvait rien du tout. Assis sur ses jambes et ses cuisses il tournait les boules de son tesbit, qu’on lui avait laissé, de ses deux misérables mains réunies, et quand il vit la grappe de raisin, même quand il vit le verre d’eau, qu’on apportait pour la grappe de raisin, sa langue se fit encore plus sèche dans sa bouche, et ses yeux brillèrent, mais il les détourna ! Allah ne doit pas aimer qu’un vrai croyant se trouve en posture humiliée en présence de Francs infidèles ; il n’aimait pas cela non plus…

Au bas de son caftan décoloré, le vieux galon de laine qui le bordait s’était décousu. Cela lui faisait de la peine : sans avoir souci des beaux vêtements, il avait le goût de l’ordre et de la propreté sur sa personne. Si on lui eût laissé les mains libres, il eût du moins enlevé ce galon, n’ayant rien pour le recoudre. Sa peine eût été plus grande encore s’il avait pu voir son turban, tout couvert de poussière. Les mouches aussi l’importunaient. Et non seulement les mouches : mais il sentait aux aisselles, et dans d’autres parties de son corps, l’inquiétude lancinante et fiévreuse de la vermine. Il songeait : « Ces zaptiés sont des impies ! Ils devraient délier leurs prisonniers, le temps au moins des ablutions rituelles et de la prière ; alors, qu’Allah me pardonne, j’en profiterais pour boire, et me gratter ! » Toutefois, voulant demeurer persuadé, dans une si cruelle épreuve, que le monde ne saurait aller vers des fins mauvaises, il s’efforçait de s’absorber dans la vie universelle : « Je ne suis pas heureux, se disait-il. Non, je ne suis pas heureux ! Et que le Lapidé me prenne si je connais une juste cause à ma misère. Mais qu’est-ce que moi ? Ces bêtes, ces petites bêtes qui me dévorent sont heureuses que je ne me puisse défendre. Mon infortune et mes liens sont une faveur qu’Allah leur écrivit. Et quand je serai mort, d’autres vermines s’épanouiront sur ma mort. O Nasr’eddine, es-tu davantage, aux yeux d’Allah, que cette vermine ? Allah a le droit de ne te pas écouter. Cependant — malgré tout qu’il soit glorifié ! — pouvait-il être dans les intentions d’Allah de me livrer en spectacle à ces infidèles ?…

A son turban, M. de Saint-Ephrem avait distingué la qualité religieuse de Nasr’eddine. Enclin à rechercher dans ses écrits l’expression la plus rare et la plus délicate, il affichait parfois au contraire, dans ses paroles, une vigueur qui leur prêtât du caractère et de l’originalité. Abaissant sur le hodja ses sourcils dont le gauche abritait un morceau de cristal arrondi, c’est en ces termes qu’il attira l’attention de la baronne sur le captif :

— Vous voyez ce tas de poux ? Eh bien, c’est un théologien !

— Un théologien ? fit la baronne.

— Un hodja. Un théologien et un jurisconsulte. Mais il apparaît que celui qui jugeait sera jugé, si j’en crois son équipage. Qui est-ce, Embidoclis ?

L’arabadji connaissait Nasr’eddine. Qui donc, à Brousse, ne le connaissait pas ? Et il savait déjà l’histoire, toute l’histoire ! Mais les affaires des musulmans entre eux sont les affaires des musulmans entre eux : la prudence et la raison conseillent de ne s’en point mêler. Il haussa les épaules, d’un air d’ignorance.

— C’est un prisonnier, dit-il, dans un français sommaire. Un prisonnier que mènent, jusqu’au bateau de Moudania, les gendarmes de Sa Majesté.

— En vérité ? fit la baronne. Et c’est un théologien, un juge, que l’on traîne ainsi sur les routes, à pied, et les mains liées ?