— Et ce n’est pas tout, hodja, ajouta-t-il. Ma bienveillance veut que ce séjour loin de ta patrie ne soit point trop pénible à ton cœur : souviens-toi que le vendredi, au coucher du soleil, les portes de ma demeure te seront ouvertes : car j’aime ta conversation. Par Allah, oui, en vérité, il m’est apparu que tes paroles étaient souvent d’un grand sage.
Il ne mentait point autant qu’on le pourrait supposer. Outre qu’il jugeait à propos de garder l’œil sur Nasr’eddine, et qu’il l’imaginait assez naïf pour rapporter parfois jusqu’à ses oreilles, sans y voir de mal, les propos qu’il entendrait dans la ville, bien qu’il lui eût fait donner tant de coups de marteau sur les doigts il s’était pris d’affection pour le hodja. Car Haydar était un vrai Turc ; encore qu’il fît profession d’espionnage, qu’il occupât le plus haut rang dans l’espionnage de Sa Majesté, qu’il lui parût naturel d’espionner, d’emprisonner, de pendre et de faire administrer des coups de marteau dans l’intérêt de Sa Majesté, puisque ces choses sont indispensables au bon gouvernement d’un État, et lui valaient d’agréables revenus, cependant il avait de la bonhomie ; il aimait sincèrement la conversation.
— Entendre, c’est obéir, avait répondu Nasr’eddine.
— Et ne t’inquiète point des moyens de pourvoir à ton existence, poursuivit Haydar. A ma recommandation, le prieur d’un monastère, à Stamboul, te donnera une natte pour dormir, ainsi que la nourriture ; et par ailleurs, tu le sais, hodja, les musulmans sont aumôniers.
Le prieur du monastère, où l’on arrive par de petites rues que souvent ombragent des vignes en berceau, était un grand saint. Depuis quarante ans il vivait dans la même cellule, sans jamais en sortir, méditant sur la gloire et les attributs d’Allah : une cellule de dix pieds carrés, sans autres meubles qu’une écuelle, une natte, un tapis de prière, un foyer où Nasr’eddine n’aperçut que des cendres, froides depuis quarante ans. Nasr’eddine fut ému, mais attristé. Ce n’était pas ainsi qu’il concevait la Foi.
— La beauté des choses n’est-elle pas aussi une prière ? fit-il. Ne méditerais-tu pas mieux devant la Corne d’Or, les collines de Scutari, l’eau amère et remuante qui toujours a l’air d’être en vie ?
— Pourquoi faire ? répondit le prieur, de la voix patiente que prend un maître avec un enfant qui ne comprend pas. Regarde cette cendre, dans le foyer ? Allah y est, puisqu’il est partout : je regarde cette cendre… Nasr’eddine, il faut écouter la parole : « Ne t’appuie pas à l’arbre, car il séchera ; ne t’appuie pas au mur, car il croulera ; ne t’appuie pas à l’homme, car il mourra ! »
Mais cette austérité glaçait Nasr’eddine. Son cœur ne pouvait s’y accoutumer. Tous les matins il allait se prosterner devant le prieur, et faisait avec lui la première prière ; puis il sortait pour aller mendier quelques métalliques à la porte des musulmans riches et pieux.
… Sur le pont de Galata, tout le monde y passe… Il est hideux, bossu, tortu, odieux aux pieds, insupportable aux navires, qui sans cesse le heurtent, et qui s’y blessent. Mais pour aller à Stamboul, ou en revenir, c’est presque la seule voie, le vieux pont du Phanaraki tombant en pourriture. Celui-ci ne vaut guère mieux. Ce n’est point toutefois qu’il soit très ancien, mais déjà il a l’air d’une chose qui n’en peut plus. De chaque côté, des pontons le bordent, tout hérissés d’échoppes, de boutiques, de maisonnettes. Le pont de Galata est un village, un faubourg de l’énorme ville ; il a ses mœurs, ses lois, ses indigènes, mendiants, petits commerçants et marins, sa race de chiens, qui n’est pas la même que celle des autres quartiers de Constantinople ; et presque tous les habitants de ces quartiers le doivent traverser au moins deux fois par jour.