Des aveugles lèvent vers le ciel des yeux qui ne voient pas. Des infirmes étalent leurs plaies. Des bateleurs font danser des ours et des singes. Des fonctionnaires en redingote, coiffés du fez, des fantassins en guenilles, quelques Arméniennes à demi voilées, des Turques, paquets noirs sous le tcharchaf, s’en vont, se croisent, se choquent par milliers à la fois. Piétinement de chevaux : cinquante houzards repoussent cette foule grouillante sur les trottoirs qui craquent ; leurs grandes lattes d’acier battent le ventre des chevaux, leurs petits yeux plissés de Mongols sont braves et durs sous les talpaks. Ah ! ils ne vont pourtant ni vers des champs de bataille, ni même à des carrousels ou des manœuvres. Voici derrière eux le carrosse fermé d’une sultane. Ils la conduisent à la mosquée. Ces guerriers doublent les eunuques.
Le cortège a passé. Cris encore derrière lui. Ce sont vingt portefaix, des hamals gigantesques et musculeux. Chacun a sur le dos une pierre énorme qui devrait l’écraser et qu’il porte à quelque édifice en construction. La pierre est appuyée à une espèce de bât rembourré de chanvre, doublé de cuir ; ils marchent à petits, tout petits pas, courbés en deux, la figure à la hauteur des genoux, le cou gonflé, les reins saillants ; on ne dirait plus des hommes, mais une caravane de bêtes monstrueuses, d’animaux tripèdes. De chaque côté, c’est la mer couverte de bateaux sans nombre, steamers d’acier, tout fumants, cuirassés turcs en ruine, rouillés, dégradés, chancelants, remorqueurs poussifs et ventrus ; et des caïques, et des balancelles, et des tartanes, des voiles et des cheminées, des mâts et des chaudières, des vergues qui font des gestes comme pour prier, — et puis l’eau, sous toutes ces choses qui dorment ou remuent, l’eau tremblotante et vive, comme un émail bleu qui se mettrait à fondre.
En face, c’est Stamboul qui escalade ses collines.
Il est des matins où une brume légère, pâle, mouvante, claire, lumineuse, comme faite de gouttelettes d’argent vaporisées, s’exhale du Bosphore et de la Corne d’Or. Alors on n’aperçoit plus rien qu’un jardin vert suspendu dans le ciel devant un palais prestigieux, et des mosquées dont les fondations reposent dans les nues : assomption miraculeuse, impossibilité dont les yeux s’enchantent. Il est des midis où l’air est si pur que toutes les pierres, les dalles, les ruines, les verdures, les citernes et les rues, amoncelées, diverses dans leurs nuances et mariées par une grâce mystérieuse, pressées et pourtant distinctes, sont comme une mosaïque qui n’en finirait pas, envahirait tout l’horizon. Il est des soirs où le soleil s’exalte tellement, avant de mourir, que les minarets sont tout pénétrés de lumière et qu’ils ont l’air de bougies roses transparentes, éclairées à l’intérieur par la flamme qui brûle au-dessus.
Quand on pénètre dans cette immensité, on ne sait plus. Est-ce une cité de temples ou de palais, ou bien un village démesuré qui tombe en poussière et en pourriture ?
C’est comme si une femme, rentrant d’un bal de cour, avait laissé tomber ses joyaux dans la boue. On ne démolit jamais rien : non ! Seulement on ne fait pas attention si ça tombe. Voici un troupeau d’oies qui traverse l’hippodrome des empereurs byzantins et s’assemble autour du podion. Voilà un vieux platane sur lequel la foudre est tombée. Il y a des années qu’il est mort, mais son tronc n’est pas tout à fait effondré. Alors les bons Turcs y ont accroché une boîte aux lettres.
Tant de bonhomie et d’insouciance, tant de traits de bonté, et pourtant toujours cette espèce d’inquiétude qui vous étreint le cœur, un ennui vague et douloureux semblable à ceux de l’adolescence… Il faut longtemps pour en découvrir la cause ; mais un jour on s’aperçoit que cette foule qui vous heurte est toujours virile. Pas une femme dans les rues, pas un visage de femme. Ce sont des hommes dont le courant toujours rude et brutal vous entraîne et vous froisse. Alors on comprend brusquement pourquoi ce Constantinople magnifique, énorme, bruyant, joyeux, si pacifique d’abord en apparence, donne à la longue une impression formidable et inhumaine.
Le hodja la subissait sans tout à fait s’en rendre compte. Il avait le cœur un peu serré. Il préférait encore, plutôt que d’errer dans les rues de Stamboul, gagner le vendredi la demeure de Haydar-pacha, mais surtout aller rejoindre, dès qu’il sentait quelques métalliques noués dans un coin de son caftan, les amis qu’il s’était fait au kiosque d’Abdul-Medjib, près du tombeau de Schahzadè. Un rêve d’amour humain du moins y plane encore.