Sultan Soliman fit tuer son fils pour avoir aimé Roxelane. Puis, plein de remords, il lui éleva ce turbé : et c’est comme une volière où à la place d’oiseaux il n’y aurait qu’une tombe et peut-être l’ombre misérable et légère de cet enfant qui avait aimé. Cette cage charmante n’a pas six mètres de large : il faut si peu de place au fantôme d’un adolescent dont tout l’univers, tant qu’il vécut, fut un lit désiré, un jardin, quelques beaux vêtements, et ses armes ! Ainsi sa dernière demeure est élégante, noble, un peu puérile et toute petite, comme l’existence même que son destin lui fit. Avec un peu de terre cuite couverte d’émaux, on a élevé au-dessus de son corps périmé quelque chose de si durable et pourtant de si fragile que le sentiment vous vient à la fois de l’éternité de la mort et de la beauté délicate et passagère des mortels. Ce sont sur les murailles des rosaces bleues cerclées de blanc, puis des feuillages dont on ne voit presque plus que ce sont des feuillages, harmonieux, transformés — sur un fond vert pomme pâle, le vert d’une pomme ayant mûri à l’ombre. Voilà ce qui éclaire les parois entre les fenêtres, et ces fenêtres mêmes, carrées, sont surmontées du dessin de l’ogive orientale tracée par de minces ornements blancs et verts sur fond bleu. C’est comme si le mort vivait toujours au milieu de ses robes d’apparat et de ses tapis, suspendus et ressuscités dans une matière moins destructible.

Au dehors, il y a une espèce de vieux jardin empreint de l’habituelle et délicieuse incurie turque. Sous une espèce d’auvent ajouré, dont les colonnettes ne sont pas plus épaisses que les ceps d’une jeune vigne, contre la porte du tombeau, est ménagée tout juste la place d’une sorte de sofa de pierre ; et c’est là que l’iman gardien passe les bonnes heures du jour. Il élève des poules qui caquettent ; au delà des grilles, les marchands de pastèques offrent leur marchandise que personne jamais n’a l’air d’acheter ; et lui, placidement accroupi, veille sans y penser sur ce petit tas de poussière, qui fut une forme aimante et malheureuse.

Le kiosque d’Abdul-Medjib, qui vend du café, est là tout près, sur la petite place, où vaguent les poules. Il y a des gens qui viennent et qu’on ne revoit pas ; alors on ne parle que de choses indifférentes. Il y vient aussi des espions, comme partout : alors on se tait. Mais enfin il est des heures où les seuls habitués se retrouvent ensemble. Nasr’eddine a appris à les bien connaître. Il est sûr que celui qui vient le plus souvent est un marchand de marée : il apporte avec lui une odeur d’algues et de poisson frais, et l’on distingue parfois des écailles d’argent sur son vieux Caftan de drap brun.

Il doit y avoir aussi un confiseur, car le tablier de cuir de celui-là est tout empesé de sucre fondu ; et des officiers aux tuniques très râpées, et des Turcs presque riches : leurs stamboulines sont très propres, leurs babouches fines, et leur fez, de première qualité, est toujours repassé de frais. Nasr’eddine suppose que ce sont des propriétaires du quartier. Mais il ne s’occupe pas beaucoup d’eux, il a trop à faire déjà de retenir dans sa mémoire les paroles de celui qui parle et de fixer ses traits qui sont si fins et si mobiles, ses gestes si vifs et pourtant si contenus. Il éprouve à le voir le même plaisir que dans son enfance à regarder les grandes personnes quand elles parlaient de choses qu’il ne comprenait pas, avec des mots inconnus, mais où se devinaient de la gaieté, de l’ardeur ou de l’amour.

Lui, ce conteur, il est capitaine d’infanterie. Il porte un dolman bleu dont les boutons de cuivre ne sont pas très bien astiqués, et aux manches les espèces de chevrons qui sont dans l’armée turque l’insigne des grades. Le hodja ignore s’il est vraiment à la tête d’une compagnie : on le voit au café presque tous les jours depuis le midi jusqu’au soir ; et à demeurer assis de la sorte sur ses jambes croisées, durant de longues heures, il a pris vraiment un peu plus de ventre qu’il ne sied à un guerrier. Quand il ne parle pas, sa bonne figure ronde paraît toute terne et bien niaise ; mais s’il ouvre la bouche, le coin de ses lèvres a mille petits plis qui ne sont jamais les mêmes et disent des choses différentes ; ses petits yeux noirs éclatent tout à coup de malignité comme ceux d’un vieux corbeau, et il fait avec ses doigts, ses paumes levées, renversées, dressées, des signes qui sont un langage. Il y a aussi, parmi les auditeurs, un Grec et un Arménien. Ils l’écoutent en s’émerveillant, car ils savent au fond, bien qu’ils se refusent à l’avouer, qu’il n’est que les Turcs dans ce pays d’Orient pour avoir de l’esprit. Les Grecs ont la logique du discours, les Arméniens la science du calcul et des affaires ; mais ils ne savent ce que c’est que de changer les mots en images, d’en prolonger le sens par la manière dont on les place, d’en faire des symboles vivants au lieu de signes usés. Mais peut-être dédaignent-ils cet art en même temps qu’ils en jouissent ; et ils ont alors ce plaisir de riche : de mépriser tout en s’amusant.

Parfois on voyait s’arrêter des touristes européens venus pour visiter le turbé. Il y avait des Anglais et des Anglaises, qui regardaient fort pieusement tout ce que le guide ordonne de regarder. Il y avait des Allemands, généralement habillés de vert et portant derrière leur chapeau un petit blaireau tout en poils, pareil à celui dont usent les barbiers dans leur boutique : ils prenaient des airs de seigneurs, et se faisaient donner des chaises, mais consultaient un petit livre rouge, fiers d’être bien sûrs de ne point payer leur café plus cher que le prix. Il y avait aussi des Français.

Ceux-là s’efforçaient d’éprouver des impressions littéraires, d’après les meilleurs auteurs ; et, rêvant de s’infuser une âme turque, tentaient de boire leur tasse accroupis à l’orientale, les pieds sous leurs fesses ; mais, le temps d’un cri, oubliant leur littérature, ils recommençaient de parler entre eux de leurs souvenirs parisiens, et bientôt ressentaient dans les cuisses des crampes douloureuses. Alors ils se remettaient debout, en souriant d’un air contraint ; puis, par esprit de sociabilité, autant que pour la littérature, essayaient de dire à ces Turcs des choses polies, principalement au capitaine Réchad, qui entend quelques mots de leur langue. Il y avait souvent des dames, et celui qui prétendait leur parler avec le plus d’assurance concluait ordinairement, comme on se levait :

— Ils vivent encore comme au temps des Mille et une Nuits !

— Machallah ! comme au temps des Mille et une Nuits ! dit Réchad, traduisant encore une fois cette phrase à ceux qui lui demandaient : « Qu’est-ce qu’il a dit, ô Réchad, qu’est-ce qu’il a dit ? » Il n’y a plus de Mille et une Nuits aussitôt que ces chiens viennent chez nous, il n’y saurait demeurer odeur des Mille et une Nuits, pas plus que de crocodiles dans les rivières où ils font passer leurs bateaux à vapeur ! Et c’est ce qu’on a bien vu, dans le pays qui est de l’autre côté de la mer et qui pourtant n’est point encore tout à fait à eux.

— Nous savons, ô Réchad, avança Nasr’eddine, que tes histoires sont véridiques et merveilleuses.