— Écoutez donc, ô vous tous ! fit Réchad.


Au-dessus de sa tête, au-dessus de la tête du hodja et des autres écoutants, une cigogne avait l’air d’écouter aussi.

HISTOIRE ÉDIFIANTE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER

… Sachez d’abord qu’il est un pays que, de même que celui-ci, les infidèles n’ont encore tout à fait pris aux vrais croyants, et le souverain qu’Allah lui a donné, je l’appellerai un khalife, pour que vous ne le reconnaissiez point, et que je puisse conter ce conte véritable avec plus de liberté. Toutefois ces infidèles, étant insatiables, y sont entrés sous prétexte de nous prêter de l’argent, et nous avons mangé l’argent, et ils ont envoyé des soldats pour réclamer l’argent, et nous n’avons pas mangé les soldats, mais ces soldats nous ont un peu battus ; et alors, derrière les soldats, il est venu un résident, un homme sans barbe, avec une figure très propre, comme s’il se faisait raser tous les quarts d’heure, et toutes les fois qu’il dit : « Je veux ! » le khalife soupire : « Il n’y a pas d’inconvénients, j’ordonne ! » Et on appelle ça un protectorat.

Et pendant que les musulmans multiplient les prières, les infidèles multiplient les chemins de fer ; et quand ils partent en guerre, ils nous disent : « Paye donc, mon cher ! » Et quand nous disons : « C’est cher ! » ils répondent : « C’est votre affaire ! » Et ainsi les Roumis prospèrent, quand pour nous la vie est amère.

Il y avait toutefois un Roumi qui ne prospérait point, parce que, jusqu’à ce jour, la prospérité n’avait pas été écrite pour lui au registre où tout est écrit ; et, selon les gens, c’était un cordonnier qui se nommait Martin, venu d’une ville d’où partent beaucoup de navires, et qu’ils appellent Marseille. Tant d’heures et tant d’heures, il travaillait dans son échoppe de la rue Bab-Azoun ! Il martelait avec son marteau, il aiguillait avec son aiguille, il poissait avec sa poix ; mais il avait autour de lui plus de vieux souliers que d’escarpins neufs, et bien souvent on n’eût trouvé dans ses poches ni medjidiehs d’argent fin, ni livres d’or d’Égypte, ni boukoufas de bon poids, ni même une mauvaise piastre de quatre sous, ni argent, je dis, ni odeur d’argent ; et pour de l’or, il n’en voyait que dans les cheveux de sa femme.

Car lorsqu’il plongeait son front dans la chevelure de cette favorisée du ciel, ouallahi ! c’était comme s’il se promenait dans une mine d’or ; et la face de cette créature divine était comme la lune à son quatorzième jour, et ses deux mains comme des lis, et ses seins comme deux coupoles de marbre blanc terminées par des pointes de cuivre rouge, et tout son corps comme un océan de désirs. Et quand il avait pris sa joie avec elle, la nuit, après avoir mangé du pain et des oignons, il laissait aller sa tête près de cette tête lumineuse, et il se disait : « Où est ma chance, où est ma chance ? Il faut que je trouve ma chance pour que je vête, pour que j’honore, pour que je couronne de diamants une femme qui mérite des diamants, pour que je rende lisses et pures ses mains qui viennent de récurer un chaudron ! » Il s’endormait en y pensant, il y pensait encore le matin, à son réveil, il inventait mille moyens d’amasser une grosse somme d’argent, car c’était un homme d’esprit très actif, comme la plupart de ceux qui tirent l’alène : et il ne trouvait rien, car, ainsi que le dit un proverbe très sage : « Pour faire de l’or, il faut beaucoup d’argent. »

Mais Allah fait ce qu’il veut, Allah est tout-puissant. Il avait décidé, dès le jour de la création du monde, qu’un âne mâle se prendrait d’une fantaisie scandaleuse pour une ânesse, non loin de la boutique du cordonnier, juste un jour où le khalife passait par la rue Bab-Azoun, avec tout son cortège, le khalife dans sa belle voiture incarnadine et or, son vizir Osman-ben-Hakem et sa suite d’Anglais coiffés du fez des croyants — maudits soient ces réprouvés ! — C’était une belle ânesse et un bien plus bel âne. L’ânesse s’ébrouait entre ses deux couffins très lourds, l’âne marchait sur deux pieds seulement, comme un seigneur très fier, en chantant d’une fort belle voix ; et les marchands de poissons frits, les femmes qui cuisent les galettes de mil, l’homme qui danse en tenant un bâton en équilibre sur son derrière, tous ceux qui vivent dans la rue, vendent, mangent, boivent, dorment, rient, pleurent, meurent dans la rue, béaient, criaient, s’attroupaient, devant cet âne et cette ânesse possédés du diable.

Voilà pourquoi la cordonnière sortit de la boutique du cordonnier, et le khalife vit la cordonnière.