— … Donc je te dis, ô révérend plein de vertus, que ce lion, qui vit toujours près de Tabariat, était jadis un lion très fort, un lion extraordinaire, le lion des lions ! Aujourd’hui encore, il peut tuer un chameau d’un seul coup de griffe ; et, après lui avoir planté ses crocs dans l’échine, le jeter sur son épaule d’un seul mouvement de cou. Par malheur, un jour qu’à la chasse il venait de faire tomber une chèvre, rien qu’en lui soufflant au poil l’haleine de son nez, il s’écria : « Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, mais je suis aussi fort que Dieu. Qu’il le confesse ! » Allah, qui l’écoutait, Allah, le tout-puissant, dit à voix haute : « O lion de Tabariat, essaye maintenant d’emporter ta proie ! » Alors, le lion planta ses grandes dents entre les vertèbres de la bête, derrière les oreilles, pour la jeter sur son dos. Ouallahi ! Ce fut comme s’il essayait de soulever le mont Liban, et il tomba boiteux de la jambe droite. Et la voix d’Allah retentit encore, clamant : « Lion, plus jamais tu ne pourras tuer une chèvre ! » Et il en est resté ainsi jusqu’à ce jour : le lion de Tabariat a conservé toute sa force pour emporter les chameaux, mais il ne peut faire le moindre mal même à un chevreau nouveau-né ; les boucs des troupeaux, la nuit, lui font les cornes, et il est toujours boiteux de la jambe droite depuis ce moment-là.


— Mohammed, dit le révérend Feathercock avec dédain, ce sont là des histoires bonnes pour les petits enfants.

— Eh quoi ! repartit Mohammed-si-Koualdia, tu refuses de croire que Dieu peut tout ce qu’il veut, que le monde n’est qu’un rêve perpétuel de Dieu, et que, par conséquent, Dieu peut changer de rêve ? Es-tu chrétien, si tu dénies au Tout-Puissant sa Toute-Puissance ?

— Je suis chrétien, fit le révérend avec un certain embarras, mais depuis assez longtemps nous avons été obligés d’admettre, nous autres pasteurs de l’Occident civilisé, que Dieu ne saurait, sans se démentir lui-même, changer l’ordre de choses qu’il établit quand il créa l’univers. Nous considérons que la foi aux miracles est une superstition qu’il faut laisser aux moines de Rome et de Russie, ainsi qu’à vous autres musulmans, qui vivez dans l’ignorance de la vérité. Et c’est pour vous apporter la vérité que je suis venu dans vos contrées, en même temps que pour lutter contre la pernicieuse influence politique de ces moines de Rome et de Russie dont je viens de te parler.

— En invoquant le nom d’Allah, répondit Mohammed avec une grande solennité, et par la vertu de la clavicule de Salomon, je pourrais faire grandir chaque jour de la grandeur d’un ongle la tortue qui nous écoute !

Et en prononçant ces paroles, comme il avait fait du pied un geste un peu vif vers Zobéide, Zobéide rentra la tête sous sa carapace.

— Tu ne saurais faire cela, dit le révérend. Toi, Mohammed, un homme tout couvert de péchés, un musulman que j’ai vu ivre…

— J’étais ivre, répliqua Mohammed, mais toi-même…