— Je m’appelle Deucalion.
La première idée qui vint au patriarche et à ses fils fut de tuer ce couple étranger ; mais l’homme, malgré son âge, avait l’air si fort, si fier et si gai, qu’ils ne l’osèrent point. Noé dit à ses fils, pour se cacher à lui-même sa faiblesse et son indécision :
— Ces gens sont trop vieux pour avoir des enfants. Qu’importe qu’ils vivent encore quelques années !
Il affecta donc de s’écarter d’un air dédaigneux, en chantant un hymne qu’il tenait de ses ancêtres. Ce poème racontait l’origine du monde et le malheur irrémissible de l’homme, condamné non seulement à la mort, mais au travail, plus horrible encore que la mort, parce qu’il avait voulu connaître le mystère des choses, et tout le bien, et tout le mal. Mais l’étranger, sans inquiétude apparente, avait pris une houe dans sa barque. Et commençant de labourer la glèbe pleine de germes, il chanta de son côté un hymne impétueux. D’abord, il dit la joie de vivre, le ciel clair, la beauté des eaux, des montagnes, des plantes, qui par elles-mêmes sont divines. Ensuite il célébra la gloire de son père Prométhée, qui puni par Zeus pour avoir volé, avec la flamme, un secret assez fort pour affranchir les hommes de leur misère, continuait de braver le fils d’Ouranos, proclamant qu’à la fin il le vaincrait.
Ces récits outrageants faisaient horreur à Noé et à ses fils.
— Ils mourront sans postérité, du moins, songeaient-ils. Et c’est bien fait.
Mais quand il eut fini, en riant, de labourer la glèbe, l’homme l’ensemença patiemment avec des cailloux ; et quand il venait de recouvrir un sillon, sa femme l’imitait sur un sillon voisin.
— Ils sont fous ! murmurait la famille du patriarche : ils sèment des pierres !
Mais voilà que ces pierres se mirent à frissonner dans les entrailles qui les enfermaient. Le sol se gonflait d’intumescences légères ; on en vit sortir des têtes orgueilleuses et très belles, puis des poitrines viriles, toutes saillantes de muscles, et d’autres merveilleusement rondes, blanches à ravir les yeux, dont les seins fleurissaient dans l’air. Et telle fut la récolte de Deucalion : tout un peuple né de la Terre !