Alors Noé et ses fils s’écrièrent avec stupeur :
— Comment se fait-il que ceux-là aussi soient favorisés par des miracles ? Ce n’est pas juste, non, ce n’est pas juste !
Et ces hommes n’étaient pas plutôt sortis du sein de la glèbe, que tout armés, très joyeux, déjà pleins de faim, ils se jetèrent sur les troupeaux de bêtes domestiques et sur les bêtes sauvages. Ils les massacraient avec de grands cris ; allumant de larges bûchers, ils faisaient cuire, sans horreur, les sangliers et les lièvres immondes ; ils mangeaient les bœufs sans les avoir saignés à la gorge.
— Ne voyez-vous pas, s’écria Noé, que vous prenez votre nourriture dans l’impureté ? Comment se fait-il que vous ignoriez la Loi ?
— Nous ne savons ce que vous voulez dire, répliquèrent-ils. Nous ne connaissons de lois que celles que nous faisons nous-mêmes. Pourtant nous révérons Thémis : car c’est par le conseil et la volonté de cette déesse que Deucalion nous a fait naître. Aussi nous chercherons à vivre selon son désir. Mais quant à cette Loi dont vous parlez, c’est une rêverie de sauvages poltrons.
C’est ainsi que le déluge eut lieu en vain. Car il ne se trouva point seulement, pour être sauvée, la famille de Noé, mais aussi la race que Deucalion et Pyrrha ont fait sortir de l’éternelle Terre, sur l’inspiration de Thémis.
Ce sont deux sortes d’humains, et depuis ce jour jusqu’à celui où nous vivons, ils ne sont pas encore parvenus à s’entendre.
… Cette légende me fut contée, sous les murs indestructibles de Tyrinthe, par un berger grec qui ressemblait au sage et vigoureux Ulysse. Il avait de larges épaules, une barbe noire frisée, un nez droit, et dans la main, un aiguillon semblable à un sceptre.