III
Le Miracle

Tous les jours, excepté le samedi, le petit Jésus allait à l’école. En été, il n’était vêtu que d’une longue tunique de chanvre, sans manches, filée par la Vierge Marie. En hiver, quand soufflent les vents durs qui viennent du Liban, il mettait par-dessus cette espèce de chemise une pelisse de laine rousse et poilue, pareille à celle que portent les bergers du pays de Giléad. Mais la Vierge Marie en avait bordé le bas, ainsi que l’ouverture sur la poitrine, d’une large bande taillée dans la peau d’un chat sauvage ; car dès cette époque ancienne, comme aujourd’hui encore autour de Salonique ou de Brody, où ils forment de grands peuples, les juifs aimaient la pompe des fourrures. Et Joseph se réjouissait, dans son cœur naïf, que le fils de Dieu, que Dieu lui avait donné à garder, eût l’air d’un petit rabbin.

Le petit Jésus allait à l’école. Il emportait son ardoise, un morceau de craie, des tablettes de buis ou de terre-cuite, car on en faisait des deux sortes, couvertes de cire fine, un petit bâton terminé en pointe aiguë d’un côté, en spatule de l’autre, pour écrire et pour effacer sur ces tablettes, et parfois, afin d’apaiser sa soif aux jours d’été, une pomme-orange. On ne saura jamais assez méditer sur ce mystère magnifique et tendre, c’est la source inépuisable d’une joie justement divine : tout Dieu, dans son immensité, vivait alors dans le corps d’un petit enfant. Oui, dans le corps d’un petit enfant des hommes, de l’être au monde le plus beau, le plus pur, le plus lumineux, le plus digne d’être aimé, était descendue la cause de toute lumière et de tout amour ! Le petit Jésus allait à l’école… Ce n’était pas seulement par humilité. Sa nature divine savait tout ; mais sa nature humaine avait besoin d’apprendre à se servir des inventions humaines : l’alphabet, le calame, les nombres. Pour sortir de l’atelier de Joseph, qui était en contre-bas de la rue, il lui fallait franchir deux hautes marches en calcaire gris, où des fossiles avaient laissé la trace en creux de coquillages faits comme de longues vis. Jésus connaissait bien ces empreintes pour s’être émerveillé à les regarder, lui qui avait créé pourtant la mer, Léviathan et tous les poissons. Ses petits genoux ronds, marqués d’une fossette qui leur donnait presque l’air d’avoir une figure, et ses pieds roses, gravissaient l’obstacle avec un léger effort qui l’amusait ; et debout sous la porte étroite, cintrée du haut, sa mère, avec son voile bleu et ses yeux semblables à des fleurs violettes, le regardait s’en aller. Comme il était infiniment studieux et sage, il psalmodiait ses leçons tout le long de la route, ainsi que font encore les écoliers dans le même pays ; et le ciel où était son père, au-dessus de sa tête, le bénissait.

Mais il y avait à l’école un enfant tout à fait noir de visage et d’âme, qui s’appelait Jérach ; et il disait que son père était de la race de Cham. Mais en vérité Satan s’était caché sous les traits de ce petit nègre pour tenter Jésus, sachant que c’était celui-là qu’on appellerait Christ un jour prochain. Les autres enfants ne connaissaient pas ce mystère. Ils sentaient seulement, dans le fils de Marie, quelque chose de doux et de bienfaisant, et ils l’aimaient sans savoir pourquoi, comme on aime inconsciemment un beau jour. Jérach finit par reporter sur eux une part de la haine qu’il avait contre cet enfant blond, au visage ovale et pâle, qui était venu pour lui prendre la terre. C’est pourquoi il mit dans leur âme les mêmes fureurs religieuses qui brûlaient celles de leurs parents. Les uns se déclarèrent tsadoukites et les autres hassidites. Ils se traitèrent réciproquement d’œuf de tortue et de crapaud, d’excrément de poisson, d’impie, de voleur, ou de Romain ; enfin ils jouèrent à se haïr : c’est un jeu horrible. Des injures, ils en vinrent aux coups, les pierres ne tardèrent pas à voler, et bientôt on entendit un cri affreux : c’était Joël, fils du grand-prêtre Alkimos, qui venait de rouler sur le sol, la tête fendue par un galet tranchant. Les combattants n’avaient pas encore le cœur endurci. Tous eurent grande pitié. Ils se rapprochèrent du fils d’Alkimos, bien que cet adolescent orgueilleux et méchant par nature n’inspirât que peu d’affection à la plupart. Un sang clair sortait à gros bouillons de la blessure qui coupait un des sourcils, et laissait voir les os du crâne. Tous crièrent :

— Joël qui va mourir, maintenant !

Joël, qui s’était relevé, s’appuya au mur. Ses genoux s’entrechoquaient et ses yeux étaient obscurcis par le sang et par l’épouvante ; il ne savait pas ce que c’était que la mort, mais il la craignait formidablement. Et Jésus, qui avait regardé comme en rêve, et sans la voir, la stupidité de cette bataille, vint à lui d’un air très sérieux, en hâtant ses petits pas. Toute la charité du ciel et de la terre sortait de lui, elle inondait l’air, elle était à la fois lourde et légère, pressante, irrésistible, délicieuse. Joël, qui dépassait Jésus de la tête et des épaules, tomba sur ses deux genoux ; et le petit Jésus, lui prenant le front dans ses deux mains encore grasses et comme gonflées du lait de la première enfance, dit seulement à voix basse :

— O mon frère… O mon frère en mon père !

Or, à peine eut-il prononcé ces paroles, qu’il n’y eut plus rien, ni blessure, ni odeur de blessure ! La cicatrice même, et le sang qui souillait la terre avaient disparu. Les camarades de Joël crièrent :

— Miracle ! Miracle ! Jésus a fait un miracle !

Il n’y eut que Joël qui ne dit rien. Ça s’était passé trop vite, et il ne pouvait pas croire qu’il fût guéri.