Le petit Jésus reçut de ses camarades, les jours suivants, les marques du plus grand respect. Ils le saluaient en mettant leur main droite à leur poitrine, ensuite à leur bouche et à leur front ; ils se prosternaient jusqu’à terre, et ils l’appelaient rabbi. Mais il n’en éprouvait aucune vanité, puisque nul éloge ne peut égaler la puissance divine. C’était comme si quelqu’un eût appelé le grand Salomon « capitaine de cent hommes » ! Jérach-Satan fut déçu de ce côté. Mais Joël lui donna des consolations. Ayant été miraculé, il en éprouva beaucoup d’orgueil. « Car, songea-t-il, si la faveur divine s’est manifestée sur moi d’une façon si singulière, c’est que j’en suis exceptionnellement digne. Le Dieu d’Israël n’a pas voulu que le fils du grand-prêtre Alkimos fût défiguré. Je ne m’en étonne pas. Quelque chose, sans parler de ma naissance, m’a toujours dit que j’étais appelé à de superbes avenirs, à la domination ; et ce miracle a été prédestiné pour me faire distinguer parmi les hommes ! » En effet, les vendeurs de graines de pastèques grillées, ceux qui cuisent les gâteaux de miel et de sésame, et tous les oisifs du marché, disaient sur son passage : « Est-ce toi, Joël, sur qui le Très-Haut s’est manifesté ? » Ce n’est pas tout : les femmes chananéennes, dont la joue est marquée de trois étoiles bleues, et qui colorent leurs paupières avec des fards, murmuraient de façon qu’il entendît : « Voilà Joël, pour qui Dieu a fait une si grande merveille ! Il est joli ! Quel dommage si ce bel œil eût été blessé ! » Ainsi Joël, pour avoir été un instant soustrait aux règles qui gouvernent la nature, était en train de perdre son âme dans le culte de lui-même, et de mauvaises voluptés.
Jérach voulut pousser son avantage plus loin. Il suggéra donc à ses camarades :
— Jésus peut faire des miracles, n’est-ce pas ?
— Le Très-Haut le lui a permis, Jérach, dit Joël fièrement. Le Très-Haut le lui a permis, à cause de moi !
Ces paroles irritèrent les autres. Ils trouvèrent injuste que Joël, bien connu pour être un méchant qui avait mérité son sort, y eût échappé par une intervention surnaturelle. Les plus petits pensèrent que Jésus aurait bien mieux fait de multiplier des gâteaux ; les plus grands, qu’il aurait dû les faire encore plus grands, très forts, très riches, très aimés : des rois ! Et la plèbe, puisque les meilleurs ne pouvaient s’entendre, ne formant pas les mêmes vœux, demeurait paresseuse, inerte et mécontente ; elle avait seulement le sentiment vague qu’elle était lésée, sans savoir pourquoi ; elle ne voulait que l’égalité, c’est-à-dire rien.
Alors Jérach-Satan souffla perfidement à l’un de cette plèbe, qui s’appelait Ahira :
— Ça ne nous sert à rien, les miracles de Jésus, si Jésus n’en fait pas pour nous !
— Mais, répondit Joël, vous n’avez pas reçu de pierre dans l’œil ! Vous n’êtes pas malades, vous n’êtes pas boiteux, vous n’êtes pas manchots, vous n’allez pas mourir ; vous n’avez besoin d’aucun miracle, vous n’avez besoin de rien !
— Si, répondit Ahira. Nous avons besoin de ne pas travailler !