La « Statue-de-terre-cuite » est devant moi, accompagnée d’une esclave qui porte un panier de bananes et d’oranges, un poulet et des œufs, car il n’est point convenable de faire une visite de cérémonie sans offrir en même temps un cadeau. Elle est revenue de Mouramangue avec le lieutenant Biret, son ami. Elle est heureuse de retrouver ses sœurs unies à des vazahas illustres, et demande la permission de venir les voir souvent. J’accorde toutes les permissions possibles, sans hésiter.

Sary-Bakoly était grande, assez âgée déjà : figure intelligente et sèche, impénétrable et polie, avec d’âpres dessous de volonté qui la faisaient ressembler à Kétaka. Tout de suite elles commencèrent ensemble une longue, une interminable conversation, se donnant des nouvelles des frères, des parents, des bêtes et des hommes, des terres à riz et à manioc, allant soupeser la négrillonne, future esclave que sa mère esclave avait donnée à Kétaka. Et je compris combien les intérêts de la famille et du clan tenaient de place dans ces âmes, et combien mon fugace passage dans leur vie les occupait peu. Dans leur consentement à nous traiter en maîtres et en époux, il entrait autant de condescendance que de crainte et de faiblesse, et je devinais en elles des griefs silencieux, un mépris mérité pour notre ignorance de certains rites et de certains devoirs, des jugements portés d’après des principes moraux qui ne sont pas les nôtres… Sary-Bakoly revint souvent ; puis une fois elle m’annonça qu’elle allait passer quinze jours dans sa famille, avec la permission du lieutenant.

— Tu entends, Ramilina ? me dit mon amie.

Et je répondis, comme toujours, que j’entendais parfaitement. Ma quasi belle-sœur me fit alors un grand remerciement, avec un air de gratitude singulière, comme si je venais de prendre un engagement important.

Ramary n’assistait point à ces conversations. On la considérait comme une trop petite fille, et son grand amour pour Galliac en faisait une espèce de traîtresse, la mettait en dehors de la famille et des usages. C’est ainsi que se prépara la catastrophe, en même temps qu’une autre, plus tragique et irréparable.

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J’avais accueilli Sary-Bakoly avec une faveur un peu ironique, et toute particulière, parce que son ménage avec le lieutenant Biret me paraissait présenter des caractères intéressants. Il différait beaucoup des nôtres : c’était Sary-Bakoly qui tenait les cordons de la bourse. Tous les mois — un lieutenant, à Madagascar, n’a pas de gros appointements, et, quand il est amoureux, il faut bien qu’il consente à quelques sacrifices, — le lieutenant Biret remettait à son amie le montant total de sa solde. Sary-Bakoly tenait les comptes, lui donnait au jour le jour son argent de poche, et acquittait les notes de son tailleur. On eût dit, de la sorte, une revanche individuelle indigène contre notre système colonial. Et quel est, en effet, le principe de ce système ? que l’indigène paye, et que nous administrons avec son argent, après avoir prélevé, comme il convient, les appointements de nos fonctionnaires, et en gardant pour nous le bénéfice. Ici, c’était l’amant européen qui payait, la maîtresse indigène qui administrait, en gardant tous les profits : et ce renversement des rôles m’inspirait parfois de salutaires méditations. Mais on a tort de confondre les considérations générales de la politique, et la conduite d’un ménage. Le départ de Sary-Bakoly pour Mouramangue, le ton tout gracieux et dégagé des adieux que je lui fis, et aussi — cet aveu est humiliant, mais je le dois faire — l’indélicatesse avec laquelle le lieutenant Biret s’empressa de profiter d’une coutume malgache que j’ignorais, furent la cause de graves désordres.

Ce fut Joseph, mon boy, qui se chargea de m’avertir. Il advint qu’un soir, en servant à table, il manifesta qu’il avait quelque chose à me dire.

Les femmes faisaient cuisine à part : un plat de riz cuit à l’eau, avec du sel, du piment et du sucre ; des poissons secs ou un peu de viande dans les grands jours, telle était leur nourriture. Il n’eût point été digne de les recevoir à notre table, et d’ailleurs cette faveur les eût embarrassées, pour une raison matérielle bien simple : elles n’étaient point capables de se servir d’une fourchette. La cuiller seule a pénétré dans la civilisation malgache. J’ai dîné chez la reine, avec toute sa famille, avec les filles des ministres, avec les femmes de tous les grands de la cour — quelles femmes et quels grands !… — et je ne sais pas s’il en est cinq ou six qui connaissent l’usage d’un autre instrument de bouche. Aussi l’attitude de la reine, de ces dames, de ces demoiselles, était-elle héroïque : elles siégeaient, souriaient, et ne mangeaient point. Il est vrai que beaucoup se rattrapaient sur le champagne. Ajoutez que nos épouses, malgré toute leur noblesse, venaient des champs. Elles ne s’asseyaient sur une chaise que pour accomplir un certain nombre de gestes que leurs maîtres protestants et catholiques leur avaient appris : écrire, lire, travailler à l’aiguille. Mais on avait omis de leur enseigner à manger comme les blancs, il leur fallait être accroupies sur une natte, devant la marmite fumante. C’étaient encore de petites sauvages.

Donc Joseph, mon boy, servait mon repas, solitaire depuis le départ de Galliac, et j’avais pris l’habitude de le laisser parler, pour atténuer l’ennui de l’heure. Je l’estimais pour sa politesse, sa douceur, son hypocrisie, qui en faisaient un bon domestique ; enfin, il était assez délicieusement paresseux pour préférer l’ignominie ou la bizarrerie des tâches à leur rudesse. En ce moment, il était en train d’enlever avec gravité, du bout d’une paille, les fourmis qui nageaient dans ma tasse de café. Les fourmis étaient la plaie de la maison. Il y en avait partout, et surtout dans le sucrier. On avait beau cacher ce vase dans les endroits les plus clos et les plus altiers, l’entourer d’un océan de vinaigre, le fermer par des procédés perfectionnés, on y trouvait toujours autant de ces petites bêtes que de grains de sucre en poudre. Le plus simple était de se servir en faisant pour un instant abstraction de ces corps étrangers, et de les faire pêcher ensuite par son domestique. Joseph ne jugeait pas cela extraordinaire, ni moi non plus.