— Va-t’en ! dis-je encore à Kétaka, plus rudement.
Elle ne baissa pas son regard noir, et dit à sa sœur à voix haute, en me montrant :
— Afabaraka izy ! Il est déshonoré
Une heure après, elle était partie, sans faire de bruit, sans daigner même me revoir, incapable de demander grâce.
J’étais déshonoré. Ramary me le répéta. L’insulte que j’avais faite à sa sœur était impardonnable. La place que Sary-Bakoly avait quittée, les coutumes des ancêtres ordonnaient à Kétaka de la prendre, et c’était toute sa famille que j’avais insultée en la chassant pour avoir rempli l’antique et imprescriptible devoir.
— Moi, je te pardonne, me dit Ramary, parce que tu es l’ami de Galliac. J’aime mieux me compromettre moi-même, me fâcher avec les miens, que de quitter cette demeure où il reviendra… hélas ! reviendra-t-il ? — Mais les autres, ils l’auront toujours en mépris.
La princesse Zanak-Antitra elle-même me donna tort. Et, comme elle me voyait veuf, comme Ramary, esseulée, était très triste, elle ne trouva rien de mieux que de lui faire envoyer une invitation pour une sauterie d’après-midi chez la reine. En ma qualité d’Européen, on serait trop heureux de me recevoir ; Ramary me devancerait, et je la pourrais rejoindre discrètement. C’était un grand honneur que d’être prié à ces fêtes assez intimes : la petite abandonnée en sauta de joie.
— Tu vas me donner dix piastres, Ramilina, ton ami Galliac te les rendra. Il faut dix piastres au moins. D’abord, j’aurai des souliers de soie noire, des kiraro merinosy, c’est si joli ! J’ai la robe qui m’a servi pour la fête des tombeaux : elle est magnifique, couleur de cuivre rouge ; mais je mettrai un nouveau corsage, et, avec des bas blancs, un corset comme les dames blanches, je serai très belle.
Trois jours à l’avance, il vint une matrone pour préparer sa coiffure. Elle lui lava les cheveux, et les oignit de pommade à la rose. Puis, et cela dura près d’une demi-journée, elle les tressa en une infinité de petites nattes, comme on fait parfois en France pour la crinière des chevaux ; enfin, lorsqu’une nuit fut passée, on défit les nattes, les cheveux retombèrent, ondulés, pareils à des vagues noires et brillantes ; et le matin même de la fête, avec l’aide de mon domestique Joseph, enchanté de trouver une occupation peu pénible, on lui dressa un chignon compliqué. Elle partit dès deux heures sonnées, fière des quatre esclaves loués qui la portaient en filanzane, — car elle s’était payé un équipage ! — fière de sa robe aux reflets métalliques, où la taille, j’en ai bien peur, n’était pas tout à fait à sa place ; fière aussi d’avoir quitté sa puérile brassière pour ce raide corset ; pour cette contrefaçon de toilette parisienne, son lamba aux plis chastes, qui donnait de loin à sa mine de jeune singe adroit un peu de grâce antique, un charme léger, une élégance longue et souple ; elle partit, faisant sonner sur l’escalier ses souliers de mérinos, et, resté seul après elle, je songeai à sa démarche ancienne sur les bords du lac d’Antsahadinta — la démarche silencieuse de ses pieds nus sur l’herbe rude, quand ses talons roses, posés à plat sur le sol, lui faisaient cambrer les reins, et dresser sa jeune tête.
Et à mon tour j’appelai mes porteurs, pour me rendre au Petit-Palais où l’on dansait ce jour-là.