Tout au fond du Rouve, l’ancienne ville sainte qui jadis contenait Tananarive entière, au delà des tombeaux des vieux rois, il dressait ses arcades de bois légers qui s’enlevaient sur des chapiteaux de couleur brune et chaude. Du dehors, on entendait déjà le bruit d’un mauvais piano : j’entrai.
Au fond d’une salle carrée, dominée par une galerie circulaire, la reine était assise sur son éternel trône doré. Elle était laide, sèche, assez vieille déjà, et n’avait pas eu d’enfants. Si même elle était devenue mère, il était décidé d’avance, par la loi du royaume, que sa progéniture, ayant pour père légal Raini-laiarivony, qui n’était pas de caste noble, n’aurait pu régner. Pourtant, elle-même n’avait pas sans mélange, dans ses veines, le sang des Malais qui, après de longues aventures perdues dans l’obscurité des temps légendaires, avaient poussé jusque sur les plateaux rouges et stériles, d’où ils étaient ensuite, d’un mouvement énergique et prudent tout ensemble, descendus à la conquête de l’île. Les unions politiques de ses aïeux avec des filles sakhalaves aux mâchoires bestiales avaient noirci son teint, jeté en avant sa bouche dure, et l’on sentait dans tout son être, avec une dignité assumée mais habituelle, de l’intelligence, de l’astuce, une violence contenue, de longues rancunes, peut-être un désir de vengeance amer, muet et brûlant. Ce n’était un mystère pour personne que les conquérants français l’accusaient de conspirer, racontaient de louches histoires de lettres signées d’elle, scellées de son sceau, prises entre les mains des insurgés. Et cependant ces mêmes conquérants venaient en uniforme à ses fêtes, dansaient, courtisaient ses filles d’honneur ; et dans cette salle, tandis que leur taille se courbait pour des saluts, leurs yeux, leurs gestes, leurs voix semblaient prédire des exils et des poteaux d’exécution.
Ramary regardait tout cela avec des yeux gais, parce que l’heure était joyeuse et qu’elle ignorait tant d’intrigues et tant de menaces. Elle sautait, se laissait entraîner par les beaux officiers, retrouvant des amies, se faisant patronner par l’impérieuse Zanak-Antitra, furetant dans les salles voisines ; et tout à coup elle vint me dire en mettant un doigt sur sa bouche :
— Ramilina, viens voir !
Et ce qu’elle me montra, c’était, dans une pauvre chambre, étroite comme une prison, tendue d’un papier déteint, un vieil homme qui me reconnut et m’appela.
L’homme était Raini-tsimbazafy, le nouveau premier ministre. Et comme cette fonction jadis était terrible et auguste, pour l’amoindrir et la déconsidérer, on la lui avait donnée, parce qu’on le croyait inoffensif et bête. Caché dans ce trou, vêtu d’une sale robe de chambre, assis devant un papier qu’on lui avait envoyé de la Résidence, il considérait d’un œil anxieux l’espace laissé par l’écriture au bas de la page.
— J’ai reçu cela tout à l’heure, me dit-il à voix basse. Où faut-il signer ?
Et quand je lui eus montré la place du doigt, il continua timidement :
— Est-ce que c’est vrai que vous allez démolir la cabane d’Andrian-ampo-in-Imérina ?
C’était une humble hutte de bois et de paille, où vécut le fondateur de la dynastie, et de laquelle il avait marché à la conquête de l’île, aidé par les premiers Européens qui préparèrent du même coup la grandeur et l’anéantissement de la dynastie. Entre leurs larges palais modernes, dans l’orgueilleuse conscience du chemin parcouru, ses successeurs avaient conservé l’antique demeure. Elle penchait à droite, vaincue par le temps, pieusement étayée, révérée toujours, et, pour fouler la cendre du foyer de cette masure presque en ruine, il fallait être d’un sang noble. Depuis trente ans la vieille esclave, nourrice d’un roi, qui la gardait, n’avait jamais pénétré dans la partie réservée aux seuls hommes libres, derrière le poteau central ; et pour sortir de la hutte elle se faisait porter, afin de ne pas souiller, de ses pieds avilis de servitude, la meule ronde qui servait de marche au seuil sacré.