— Est-ce vrai, répéta-t-il humblement, que vous allez la démolir ?

Et je répondis vaguement :

— Il y a des projets aux Travaux publics pour l’embellissement du Rouve.

— On dit, murmura-t-il, honteux de sa superstition, que lorsque les cinq pierres de son âtre auront disparu, c’en sera fait du royaume… Tout ce que vous faites est bon, mais je ne comprends pas toujours. Je suis très vieux, très malade. Est-ce que vous croyez que la France voudra bien me laisser m’en aller ?

Comme je ne répondais pas, il considéra d’un air abattu le grand sceau, instrument de ses fonctions dérisoires, et ajouta :

— Je vous ennuie. Allez danser.

Si nous n’étions pas venus y substituer la nôtre, eût-elle pu vivre, la civilisation ébauchée qui avait bâti ce palais, créé cet empire en moins d’un siècle, commencé d’assimiler nos sciences et nos religions, sans trop de gaucherie, comme on retrouve une chose perdue, dont on reconnaît l’usage ? A cette heure je la voyais s’effondrer, et, comme si nous avions eu besoin d’une excuse, nous cherchions à nous repaître du spectacle de ses ridicules et de ses vices. Des danseurs avaient découvert dans une pièce écartée la princesse Rasendranoro, que la reine, sa sœur, avait fait enfermer parce qu’elle était ivre, comme tous les soirs ; et ils la ramenaient vacillante, injurieuse, roulant son corps énorme jusqu’au trône où elle vint s’appuyer en riant. Près d’elle, le prince Rakoto-mena, l’héritier présomptif, qui jadis avait fait assassiner des Français dans les rues de Tananarive, penchait son front bas et ses yeux sanglants, comme un taureau méchant mis sous un joug dont il frémit.

— Viens, dis-je brusquement à Ramary. Je me sens triste, ici. J’aime mieux visiter le grand palais. Je ne l’ai pas encore vu.

Ce n’était pas l’usage. Mais pouvait-on refuser quelque chose à un blanc ? Un des officiers s’incline, trouve ma fantaisie naturelle, ingénieuse, charmante, et il nous précède dans les escaliers aux marches basses et irrégulières. Nous traversons deux hautes salles, parquetées de bois de rose et d’ébène, et si pleines d’ombre, même à cette heure, qu’elles semblent des cavernes souterraines, qu’on s’y heurte à des lits, à de vulgaires meubles européens, à des cabinets en marqueterie hindoue, dont la bizarrerie orientale amusa quelques instants le caprice des anciens souverains, et qui maintenant pourrissent dans ces espèces de greniers. Enfin nous voici au sommet, accoudés à la balustrade qui entoure le toit.

L’oiseau de la force, l’aigle, que la dynastie a pris pour emblème, dresse au-dessus de nos têtes ses grandes ailes de bronze. Et devant nous, c’est toute l’Émyrne.