La lumière du jour vers l’ouest se teintait déjà d’écarlate et de cramoisi ; de grandes collines se heurtaient en désordre, baignant leur pied dans les rizières jaunies, tachées de marais, et la campagne sans arbres, onduleuse, immense, allait mourir au pied de l’Ankaratra dentelé, la montagne sainte, pleine du vol éternel des grands oiseaux de proie qui protègent cette demeure des morts divinisés. Sous nos pieds des maisons à arcades, des jardins, des églises, se pressaient, chevauchaient, dévalaient les pentes jusqu’à une large prairie verte, entre l’Ambohi-dzanahare, couturé de cicatrices, et le Lac sacré creusé par Radame : vue rapide et vraiment royale du miracle de cette ville fondée par l’hésitant génie d’un peuple qui maintenant se mourait.
Tout à coup, un murmure monta vers nous. Les taches blanches des lambas se précipitaient vers l’enceinte du Rouve ; il sortait de cette foule un cri de pitié, un gémissement d’horreur infinie, et un homme déguenillé, tremblant, s’abattit sur le seuil même, disant des choses affreuses que nous n’entendions pas.
— O mon Dieu, dit Ramary, qu’est-ce que c’est ?… Viens voir Ramilina, j’ai peur.
Et nous redescendons en courant. Les invités sont déjà dans la cour, et devant la reine, devant les Européens en habit noir et en uniforme, un nègre est accroupi, couvert de sang, d’un sang desséché qui fait des plaques sales sur sa peau poussiéreuse. Ses bras sont hachés, des muscles blanchâtres apparaissent sur la chair grelottante, et ses dents claquent de fièvre. C’est Rainibozy, le chef des porteurs de Galliac.
Il me reconnaît, et me dit d’un ton monotone, résigné, la phrase qu’il a peut-être répétée cent fois depuis son arrivée, qui n’est plus pour lui qu’un bout de rôle, une tragique leçon récitée.
— Efa maty Ragalliac ! On a tué monsieur Galliac !
Et je pousse un cri si furieux, si désespéré, qu’on n’entend pas le gémissement de Ramary.
… L’homme parla, tendant vers nous ses mains mutilées d’où le sang coulait, et ce qu’il disait était horrible et simple. Les Fahavales étaient venus, une première fois, la nuit, attaquer un petit village où couchait la caravane de Galliac, qui avait résisté victorieusement, gardant son beau sang-froid, barrant la seule entrée d’une lourde pierre ronde, confiant aux habitants les cinq mauvais fusils qu’il avait emportés. Le matin il avait tenté de faire retraite sur Tananarive. Ses porteurs s’étaient enfuis, il était presque seul. A midi, il arrivait à pied dans un autre village, Manantsoa, écrasé par la fatigue et la chaleur.
— Ne t’arrête pas, monsieur le vazaha, avait dit le gouverneur. Va-t’en vite, ils vont revenir.
Et ils étaient revenus, en effet, plus nombreux, entraînant avec leur bande tous les habitants du pays, qui avaient senti l’odeur du pillage, vu passer des caisses en métal brillant que leur rapacité croyait pleines de mystérieuses richesses. Pendant deux heures, blessé déjà, haletant, voyant venir la mort, il s’était défendu dans une maison bâtie de briques crues. A coups de bêche, on avait fait un trou dans la muraille pour parvenir jusqu’à lui. Mais la brèche faite, personne n’osait entrer. Alors on avait mis le feu au toit, et il avait péri brûlé, criant sa douleur, et sa peur même peut-être, son sang-froid et son courage vaincus par l’épouvante de la hideuse mort. Et le chef des rebelles avait attendu tranquillement la fin de l’incendie, il était entré, avait retrouvé en tâtonnant le cadavre sous la cendre, et, se penchant sur lui, un couteau à la main, s’était relevé en jetant à la foule un lambeau de chair dont l’arrachement avait laissé sur le ventre noirci une large blessure rouge, qui fumait. Rainibozy s’était lui aussi, défendu à la porte de la case, et on lui avait haché les mains.