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… Ramary s’était réfugiée chez son oncle Raini-maro. Là-haut, sur la galerie supérieure de la maison, elle hurle sa douleur, et, jaillissant d’une robe bleue déchirée, ses bras nus se lèvent et s’abaissent au-dessus de son corps vautré à terre. Elle crie sans fin, les yeux pleins de lourdes larmes, ces beaux yeux que j’aimais pour leur enfance et leur gaieté. Il fait nuit et de petites bougies ont été fichées en terre. Des formes humaines s’agitent tout autour, il en sort un murmure de causerie tranquille, et parfois un grand gémissement solennel et théâtral, répondant à quelque sanglot plus fort de la femme qui pleure sa misère, son gros chagrin fugace et violent d’enfant et de femelle. Ce sont nos porteurs, leurs femmes et leurs filles, les parents de la petite veuve, venus pour honorer le deuil terrible : et tous boivent du rhum que Ramary leur a fait offrir, selon les rites. Beaucoup sont ivres, et, accroupis ou couchés, ils écoutent les joueurs d’accordéon ou de guitare loués pour l’orgie des funérailles, tandis que d’autres font cuire des quartiers de bœuf, en plein air, au bout d’une baguette, et les mangent gloutonnement. Ces choses sont faites aux frais de Raini-maro et de sa nièce ; mais l’oncle, ivre lui aussi, et majestueux, surveille du coin de l’œil une assiette placée sur une table, et pleine déjà de petits morceaux d’argent : offrande des pleureurs et des pleureuses, qui de la sorte, paient discrètement l’hospitalité funéraire. Cependant, un des vocérateurs accorde sa valiha, la tige de bambou, dont on a soulevé à même la souple écorce pour en faire des cordes musicales, et il chante la chanson de l’abandonnée :
« Je ne suis plus qu’un errant morceau d’écorce, éclaté des jeunes pousses du bananier ; mais quand j’étais riche et heureuse, les amis de mon père et de ma mère m’aimaient. Quand je parlais, ils étaient confus ; quand je les prêchais, ils courbaient la tête. Aux parents de mon père, j’étais la protection et la gloire ; aux parents de ma mère, l’ombre large contre les soleils brûlants. J’étais pour eux comme la génisse née en été, leur joie et leur richesse, j’étais celle dont on dit : Voici le grand figuier, ornement des champs, voici la grande maison, ornement de la ville ; voici la protection, voici la gloire, voici la splendeur et l’orgueil, voici celle qui conserve la mémoire des morts ! Car ils m’admiraient comme une stèle funéraire, haute et droite, et ils me recevaient avec des cris d’amour, et des saluts sonores.
» Et maintenant je suis comme l’écorce errante, éclatée des jeunes pousses du bananier, je suis laissée seule, désolée, inutile, haïe par la famille de mon père, rejetée par la famille de ma mère, considérée comme une pierre sur laquelle on fait sécher les vêtements au soleil, et qu’on repousse quand le jour devient nuageux. O peuple ! durant que je parle, je me reproche moi-même, car je suis à la fois reprochable et déshonorée. »
Tous alors poussèrent de grands cris, et entonnèrent ensemble le lamento de la mort, sur un air harmonieux et lent. C’était à peine des paroles que ces paroles indéfiniment répétées, ce désespoir bégayé : « O tristesse, tristesse, larmes en la nuit !… O tristesse ! voici sa mère qui pleure, voici nos enfants, voici nos parents qui pleurent, voici les esclaves en larmes… Larmes, larmes, larmes en la nuit !… »
Elle ne reviendra plus à la maison du docteur Andrianivoune, à Soraka, faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy, la petite veuve désolée, et quand elle aura usé sa grosse douleur, elle s’en ira, les cheveux sur les épaules, vers la demeure de son père, où un ruisseau qui fait du bruit arrose les cannes à sucre… Et je ne la reverrai jamais, jamais, pas plus que je ne reverrai Galliac, dont le corps mutilé gît dans cette terre rouge, ni Kétaka, mon ancienne amie, qui n’oublie pas son injure. La princesse Zanak-Antitra sanglote, elle aussi, à côté de moi. Le capitaine Limal a quitté Tananarive et, de cet autre grand amour, il ne reste également que des ruines.
— Ramilina, me dit-elle, la chanson méchante dit vrai, nous sommes reprochables et déshonorées, nous sommes perdues… Perdues ! Auparavant, nous ne savions pas ce que c’était, nous ne savions même pas si un homme était notre amant ou notre époux. Et vous êtes venus, vous, les blancs, et nous vous avons aimés, et vous teniez à des choses que nous ne connaissions pas : la fidélité, la vertu, dont les missionnaires parlent aux ignorantes petites filles sauvages, durant les heures d’école, en attendant que les beaux officiers et les colons les ramassent à la sortie. Cependant, par insensibles progrès, nous arrivons quelquefois à croire que ces choses existent peut-être ; et alors, vous nous quittez. La chère Ramary a une consolation : au moins son grand ami est sous la terre, pour toujours ; il est mort, il ne l’a pas abandonnée. Mais crois-tu qu’elle pourra désormais vivre avec un mari malgache ? Elle essayera, je le sais bien, quand elle sera vieille, mais elle sera malheureuse, elle pensera toute sa vie au blanc qui est mort, à des plaisirs et des bontés que l’autre, le Malgache, ignorera toujours ; et il la battra, pour la punir d’avoir le cœur dans la pluie… Vois-tu, Ramilina, il en est de nos joies comme du royaume, elles s’écroulent. Vous viendrez en plus grand nombre, avec vos vraies épouses blanches, celles que vous gardez toute la vie, dont vous avez des enfants que vous ne jetez pas à la rue, et dont l’image est conservée dans un cadre d’or, sur la cheminée des belles chambres. Nous serons alors de petites malheureuses, méchantes et jalouses ; il n’y aura plus de nobles, plus de gouvernement malgache, plus d’honneurs ; le peuple sera comme de la poussière, et les femmes comme de la boue.
A ce moment la voix de l’un des chanteurs se fit entendre. Il prononçait, d’une voix rude et basse, un seul vers interrogatif, et le chœur des femmes et des enfants lui répondait :