— Ah ! dis, qui donc est devant toi ? — Je ne sais pas, je ne lui parle point. — Ah ! dis, qui donc est derrière toi ? — Je ne sais, elle n’a point parlé ! — Pourquoi es-tu immobile et raide ? — Laisse, je viens seulement de me dresser. — Pourquoi es-tu hagarde et hors de toi-même ? — Je ne suis pas hors de moi-même, je songe. — Mais tu trembles, tu sanglotes ? — Je ne tremble pas, j’ai froid. — Enfin, pourquoi es-tu si douloureuse ? — Ah ! je ne voulais pas avoir l’air douloureux, mais celui que j’aimais est mort !


— Non, il ne faut pas pleurer, me dit la princesse Zanak-Antitra. Si je dois finir dans le blâme, qu’importe qu’on me blâme aujourd’hui ou demain ? Heureux ceux qui vivent : regarde comme les étoiles sont claires ! Je suis seule, et tu es seul. Partons ensemble. Ne suis-je pas déjà ton amie, puisque j’ai été triste avec toi ?

BARNAVAUX, GÉNÉRAL

La voix criait, en malgache, des injures grandiloquentes :

— Vous êtes des lâches, fils de lâches ! Vos jambes ne tiennent plus debout, tant vous avez peur, et vous êtes tombés dans l’herbe, comme des vers ! Descendez, pour qu’on vous voie ! Descendez, pour qu’on vous tue ! Les Sakalaves ne sont pas du sang des Houves ! Ils ont des zagaies très longues, de la poudre plein des tonneaux, des cartouches plein de grandes boîtes, et que je devienne lépreux, et que mon roi devienne lépreux, et que tout son peuple devienne lépreux, si je ne me bats pas aujourd’hui ! Taïm-poury, taïm-poury, vous êtes des taïm-poury !

« Taïm-poury » est un très gros mot qu’il est inutile de traduire. Le Sénégalais Oumar N’diaye qui avait appris le malgache depuis son arrivée dans l’île — car il y avait épousé trois femmes — grinça des dents et se dressa sur les genoux et les mains en faisant le gros dos, comme une panthère noire prête à bondir.

— Couche-toi, Oumar, dit Barnavaux. Tu prendras ta revanche tout à l’heure, quand le détachement Limal les aura tournés.

Docilement, Oumar s’aplatit dans l’herbe. Barnavaux n’avait pas de galons, mais c’était un blanc, appartenant au respectable corps de l’infanterie de marine, et un bon soldat. Oumar savait cela : il avait confiance. Pourtant il lâcha un coup de fusil, au jugé, par manière de protestation, et ses douze camarades sénégalais firent comme lui. D’en bas, la détonation sourde et fêlée tout ensemble d’une trentaine de vieux mousquets sakhalaves répondit sans résultat.

On ne voyait rien — rien que le vaste épanouissement des lataniers du val inférieur, les beaux lataniers du Bouéni, qui sont des arbres nobles, d’une simplicité dédaigneuse. Ils étaient nombreux. Jusqu’aux limites de l’horizon, dans la lumière chaude du jour, ils dressaient au-dessus de la brousse vulgaire les colonnes de leurs troncs lisses, l’ombelle harmonieuse de leurs verts éventails ; mais chacun d’eux, en aristocrate un peu hautain, restait séparé des autres par un espace vide, maintenait autour de lui son domaine séparé d’air et de soleil. Ces arbres riches, distingués, égaux entre eux, eussent régné seuls sur l’étendue, sans la voix. Et encore, était-ce vraiment le petit lieutenant d’un roitelet sakhalave, qui depuis le matin proférait ces magnifiques invectives ? Elle semblait, cette voix exprimer la fureur même de la forêt que nous envahissions pour la détruire ; car il y a de l’or au Bouéni, et l’or est l’ennemi des arbres. On les arrache pour fouiller la terre, on les coupe pour boiser les galeries, on les creuse pour fabriquer les canaux où l’or lourd s’accroche et brille, on les brûle pour faire de la place, pour le plaisir, pour rien : car l’animal qui gaspille et qui gâte le plus, ce n’est pas le singe, c’est l’homme.