Barnavaux, dans un langage où la condescendance se mêlait à quelque familiarité, daigna répéter aux Sénégalais les instructions du capitaine Limal. Il s’agissait de « laisser causer » les Sakalaves et de les retenir. Le capitaine arriverait par le nord, à l’autre bout du vallon, avant la fin du jour. Alors on pourrait s’amuser, pas avant. Les Sénégalais, grands enfants soumis et féroces, comprirent très bien, parce que le ton était ferme et les paroles puériles. Barnavaux se retourna sur le dos et bâilla.

— Je voudrais bien savoir, dit-il en s’adressant à moi, pourquoi ces Sakalaves se défendent si bien. Ils ne travaillent pas la terre, ils laissent leurs bœufs courir la brousse, mangent des racines les trois quarts du temps et appuient leurs fusils sur la cuisse, au lieu d’épauler, ce qui est contraire à la théorie. Mais ils se font tuer et vous tuent très proprement. Des gens qui ne font rien de leur pays et ne veulent pas qu’on y aille, c’est incohérent. En Émyrne, au contraire, les habitants savent lire, écrire et compter comme des bourgeois de France. Ils ont des champs, du bétail à l’engrais, des moissons, des églises, des gouverneurs, des pasteurs protestants, des curés catholiques, tous les plaisirs de la civilisation, et ils se sauvent pour une ombre. Je crois que c’est parce qu’ils ont trop d’imagination.

Je me mis à rire, et il continua :

— Oui, c’est parce qu’ils ont trop d’imagination ! Regardez les Sénégalais. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, qui est camus : aussi font-ils de très bons soldats. Mais ces gens d’Émyrne, ils prévoient, ils calculent et ils exagèrent, juste comme s’ils lisaient les journaux. Alors on leur fait prendre un épouvantail à moineaux pour une armée. Quand je me suis couvert de gloire, à Ambatoumalaze…

Et ce que Barnavaux me conta ce jour-là, sur le sommet d’un plateau calcaire, tandis que le chef sakhalave hurlait dans la vallée, que le soleil baissait tout doucement sur notre gauche, et que, dans l’énervement de l’attente, nous lancions parfois, au hasard, un feu de salve sur les lataniers dédaigneux, ce qu’il me conta, je vais le dire.


« … A l’époque dont je vous parle, mon camarade Razowski et moi nous gardions seuls le poste de Vouhilène. Car c’était ainsi que le général tenait le pays : des blockhaus assez éloignés les uns des autres, et, dans chaque village, un homme ou deux, de sorte que l’uniforme, étant partout, faisait régner une crainte universelle et salutaire. Mais vous savez s’il y a des villages en Émyrne ! Tout notre régiment de marsouins finit par être dispersé, homme par homme, à trente lieues à la ronde. Andral, notre colonel, n’était pas content. Il allait voir le général et lui disait :

»  — Je voudrais bien savoir ce qui me reste à commander : Une escouade ! Qu’on me remette caporal tout de suite, ce sera plus vite fait.

» Et le général répondait :

»  — De quoi vous plaignez-vous ? J’ai partagé le pays entre vos hommes, ils ont tous des gouvernements. Est-ce que ce n’est pas ainsi qu’on a créé la noblesse, dans la nuit des temps ? Vos marsouins ont eu de l’avancement. Ils sont devenus ducs, marquis ou barons.