» A ce compte, j’étais baron de Vouhilène, et le colonel Andral n’était rien, ce qui prouve que le général exagérait. Mais il y avait un peu de vérité tout de même. Ah ! ce temps, ce temps où moi, Barnavaux, avec ma solde de fusilier de deuxième classe, j’étais pourtant un seigneur ; où, quand je jetais les yeux autour de moi sur les hommes, les maisons, les terres, les eaux, je pouvais me dire : « C’est moi qui commande » ; où il n’y avait entre moi et le président de la République que deux personnes, le général et le ministre : ce temps-là, voyez-vous, je le regretterai toute ma vie. Voilà ce que c’est que d’avoir bu à la coupe du pouvoir.
» Comme tous les anciens villages d’Émyrne, Vouhilène était campé au sommet d’une bosse de terre rouge, et les habitants, à une époque que j’ignore, l’avaient fortifié en creusant tout autour un fossé, autrefois profond, maintenant à moitié comblé. On ne pouvait entrer que par deux portes faites, à la mode indigène, de longs blocs de granit qui servaient de piliers, et d’une énorme pierre ronde, qu’on roulait entre ces piliers. Chaque soir, on calait cette belle géante par derrière avec des cailloux : et c’était magnifiquement sauvage ! Quand je suis arrivé, cette enceinte ne contenait plus guère que des tombeaux, de très vieux tombeaux, couverts de larges dalles et surmontés de petites chapelles en bois, dans lesquelles jadis on déposait des nourritures pour les ombres des morts. Ces maisons en miniature étaient à peu près les seules, et les ombres étaient bien tranquilles, car les habitants, peu à peu, avaient redescendu la colline, traversé une grande rizière, bâti un village assez riche qui s’appelait Ambatoumalaze. Et au delà de ces maisons bien assises, presque confortables, proprement couvertes en paille, c’était une vaste plaine, à demi inondée, coupée de digues, cultivée partout, verte à ravir les yeux, semée de tant de hameaux qu’on eût dit, en très grand, une prairie avec ses taupinières. Puis les bosses de terre rouge recommençaient, et derrière elles, au crépuscule, on voyait monter des fumées : car tout ce pays, avant l’arrivée des Français, était grouillant d’hommes.
» La guerre et l’insurrection en avaient fait fuir beaucoup, qui vivaient de pillage ou qui mouraient de faim — qui mouraient, le plus souvent. C’étaient ces brutes affolées qu’on appelait des Fahavales. Le nombre de ces rebelles diminuait tous les jours, précisément parce qu’ils prenaient le parti de mourir ou de rentrer chez eux bien sagement. Mais, en rentrant, ils trouvaient leurs silos à riz vidés, leurs bœufs volés, et leurs champs n’ayant pas été semés cette année-là, ils étaient devenus terriblement misérables : d’autant plus que nous leur apportions toutes les beautés d’un gouvernement perfectionné, des impôts sur les terres, des impôts sur le bétail, des impôts sur les marchés, des contrats de travail obligatoires, des corvées pour faire des routes, tout ce qui permet d’écrire de beaux rapports, qui sont résumés dans les journaux de France. Il y avait des jours où je plaignais mes vassaux.
» Stewart, le pasteur protestant, qui possédait à Ambatoumalaze une école et une espèce de petite église, venait nous voir presque tous les jours et nous faisait ses doléances sur l’état du pays. Ce n’était pas un méchant homme. Depuis trente ans qu’il vivait à Madagascar, il était devenu plus Malgache qu’Anglais, et nourrissait en même temps pour ses ouailles, une incurable défiance et une indulgente sympathie. Il croyait savoir parler français — en quoi il se trompait scandaleusement — mais enfin, c’était un blanc, nous vivions à peu près d’accord. Mon camarade Razowski, que j’appelais par abréviation Razo, dévalisait peu à peu sa bibliothèque et passait des journées à lire la Vie de Jésus de Renan et une autre chose d’un docteur allemand sur le même sujet. C’était un garçon qui avait passé des examens en France, et fait des discours dans les réunions publiques avant de devenir marsouin. Il disait qu’il était positiviste, libertaire, et anticlérical. Nous en avons comme ça quelques-uns dans l’infanterie de marine, qui est un corps d’élite. Mais c’est encore plus beau dans la légion étrangère, où l’on prétend qu’il y a un évêque.
» Je ne sais pas si c’est l’eau de la rizière ou bien les bouquins, mais Razo tomba malade, très malade : de l’anémie tropicale. Vous savez comment on en meurt : d’une façon lâche et poétique. Une éternelle petite fièvre, qui élève à peine le pouls, des langueurs et puis des accès nerveux comme une jolie femme, l’impossibilité de manger, un grand dégoût de vivre. La fin arrive tout doucement, et on l’accepte sans ennui, pour mieux dormir.
» J’encourageais Razo. Je lui disais :
» Ne claque pas. Tu ne vas pas me laisser ma baronnie à moi tout seul !
» Il souriait, se replongeait dans ses livres, rêvassait, ou bien disait des bêtises. Un lieutenant, qui vint pour inspecter le poste, vit bien qu’il était très pris et dit qu’il allait envoyer le major. Le major se fit attendre, et, à sa place, sœur Ludine, du dispensaire, tomba chez nous un beau matin et prit l’habitude de passer ainsi, tous les quatre ou cinq jours, pour réconforter mon malheureux camarade.