» Le pasteur était très poli quand il la rencontrait. Elle donnait de bons conseils à Razo, lui parlait de sa mère, l’invitait à sauver son âme. Mais lui répondait toujours qu’il était anticlérical, positiviste, libre penseur, et qu’il voulait mourir comme un homme. Le pasteur arrivait là-dessus et prenait part à la discussion. De temps en temps, il était avec sœur Ludine contre Razo et de temps en temps il se mettait avec lui contre elle. A la fin, Razo, qui n’avait plus la force de crier, se retournait contre le mur et pleurait d’énervement.
» Quelquefois, Narcisse, le maître d’école mulâtre, montait au poste avec le pasteur, et c’était une autre comédie. Vous vous rappelez le fameux arrêté sur l’enseignement obligatoire du français dans toutes les écoles. Les pasteurs anglais auraient appris le grec à leurs élèves plutôt que de s’en aller ; ils s’étaient ingéniés pour obéir. Ils avaient demandé des livres en France, réquisitionné des répétiteurs, embauché jusqu’à des Sénégalais. Mais Stewart, lui, avait fait du zèle et recruté un mulâtre de la Réunion, en vertu de ce raisonnement bien simple que, cette île étant depuis des éternités une colonie française, les habitants en devaient parler notre belle langue. Narcisse lui-même était intimement convaincu de sa science, et nous amenait ses meilleurs élèves pour nous faire admirer leurs progrès.
» — Eh bien ! disait Razo, voyons l’exercice de lecture : « La Seine fait de nombreux circuits ». Lis cela, toi, Rakoutou.
» Rakoutou lisait :
» La Seine fait de nombreux cirikits ». Car vous savez que les Malgaches ne peuvent pas prononcer les u et mettent des voyelles entre toutes les consonnes pour les faire glisser.
» M. Stewart et Narcisse se fâchaient tout rouge.
» — Seurcouittes, disait Stewart, seurcouittes ! Il n’était pas difficile du tout, je pense !
» — Ci’cuits, criait Narcisse. Toi y pouvé donc pas p’ononcé ?
» Alors les premiers sujets de l’école d’Ambatoumalaze, complètement ahuris, proféraient des sons qui n’avaient plus rien d’humain, et Razo empirait gravement son état en déclamant à perdre haleine contre une prétendue civilisation qui déracinait les indigènes, leur donnait tous les vices, leur désapprenait leur propre langue pour leur faire parler charabia, et fabriquait avec les libres enfants du tropique des caricatures dans le genre de Narcisse. Et Narcisse protestait qu’il était Français, électeur de la Réunion, et qu’il écrirait à Paris pour se plaindre des injures d’une vile soldatesque. Sœur Ludine, quand elle était là, faisait de la conciliation, rangeait les paquetages, engageait les boys à balayer le plancher, mettait un morceau de bœuf à bosse dans la marmite, et puis s’en retournait bravement dans son filanzane, comme elle était venue, c’est-à-dire sans escorte, disant qu’elle n’était qu’une vieille femme et n’avait rien à craindre, puisque tout le monde sur la route la connaissait honorablement. Ce qui était vrai.
» Moi, j’administrais. C’est un beau métier, très compliqué. J’avais des registres avec les noms de tous mes vassaux. On avait même essayé de les photographier, afin d’être sûr de les reconnaître, mais il avait fallu y renoncer, à cause de leurs préjugés. Ils se sauvaient, croyant que l’appareil leur volait leur ombre, qu’ils confondent avec leur âme. Je recevais deux ou trois arrêtés par semaine, et des instructions, et des circulaires. J’avais des tas de petites formules, toutes différentes, que je devais remplir et envoyer à Tananarive. Enfin, je levais des hommes pour les corvées, et, comme les chefs de cercle étaient plus ou moins bien notés selon le nombre de kilomètres de route tracés dans l’année, on faisait une énorme consommation de prestataires. Un arrêté décidait qu’on pouvait demander aux indigènes cinquante jours de travail par an, à quatre sous la journée. Mais comme beaucoup avaient disparu, ceux qui restaient prenaient la place des manquants, faisant ainsi jusqu’à cent ou cent cinquante journées de neuf heures. Au bout de six mois, les grandes pluies d’hivernage ayant démoli les routes, qui n’étaient que des pistes en terre, tout était à recommencer, et on recommençait ! Ce petit jeu était visiblement contraire à la santé de mes administrés. J’ai vu un jour partir quatre cents hommes, la bêche sur l’épaule. Il en est revenu deux cents ! Le reste était mort. Ces Houves sont une mauvaise race. Ils se nourrissent de peu de chose et meurent de rien. La forêt les tue comme si tous les arbres en étaient empoisonnés.