» Tant de misère m’inquiétait. Je me trouvais bien isolé au milieu d’une population qui, après tout, pouvait m’en vouloir, et, n’ayant rien fait de moi-même, à leurs yeux j’étais responsable.

» Cependant le pays paraissait calme, et les gens étaient délicieusement polis. Même Rakoutoumangue, le tompou-ménakèle, c’est-à-dire l’ancien seigneur, le vrai baron, celui que j’avais dépossédé, vint me rendre visite. Pensez que c’était lui qui avant moi percevait la dîme des rizières, lui qui se faisait payer pour intervenir dans les procès, lui que tout le monde saluait quand il parcourait solennellement son domaine, précédé de ses secrétaires, suivi d’esclaves et de parasites, couché dans un filanzane à l’ancienne mode : une corbeille en joncs tressés que portaient douze esclaves.

» En ma qualité d’usurpateur, je dissimulai la défiance et j’exagérai la majesté. Je me demandais ce que ce vieux singe venait faire.

» Il me raconta des histoires qui n’avaient pas de sens sur sa femme, qui venait de divorcer selon la loi malgache, pour épouser un personnage sans importance, et réclamait le tiers des acquêts de la communauté ; prétendant de plus que je ne sais quel champ faisait partie de son apport.

»  — Et les gens d’ici, ô seigneur, prêteront serment que ce champ était à mon père avant d’être à moi, et non pas à cette méprisable truie, mère de peu d’enfants.

» Tout cela au fond ne me regardait pas. Une table, sur laquelle j’avais fait servir le rhum, nous séparait tous les deux, et, pendant qu’il parlait, je voyais danser au-dessus du tapis de coton dix petites choses blanchâtres, qui ressemblaient à des marionnettes. C’étaient ses ongles, qu’il avait laissé pousser, par orgueil, ainsi que faisaient les nobles andrianes des anciens jours. Ce seul petit fait m’occupa beaucoup plus que ses paroles. Cet homme n’était pas civilisé, n’était pas gagné, puisqu’il conservait ces façons d’être qui font rire les Français, puisqu’il ne cherchait pas à nous flatter en nous imitant. Et son filanzane, sa suite, la langue même dont il se servait, tout cela sentait le passé et l’indépendance ! Plus je le regardais, plus je me sentais furieux et inquiet. Pourtant aucun de ses gestes ne trahit l’insolence ou la haine. Sa courtoisie fut noble et aisée. Il fit passer devant moi le bœuf qu’il avait amené en cadeau, exprima l’espoir que Razo, qui grelottait sur un lit de camp, se rétablirait bientôt, et partit cérémonieusement.

« Maintenant il connaît les ressources de Vouhilène, pensai-je. Commandant de place Barnavaux, chef d’état-major, Barnavaux, colonel, capitaine, lieutenant, artillerie, cavalerie, infanterie : Barnavaux ! Le reste de la garnison, à l’infirmerie du quartier, ne suis pas en force. »

» Le pasteur Stewart sentait encore mieux que les choses se gâtaient. Les Malgaches de sa mission ne lui disaient rien, bien qu’il vécût avec eux depuis vingt ans, et fût aussi brave homme qu’un Anglais peut l’être, c’est-à-dire charitable et concentré, orgueilleux et timide. Mais il augurait mal de l’avenir, parce que les honnêtes gens d’Ambatoumalaze envoyaient leurs bœufs sur les plateaux et enterraient leur riz en cachette, la nuit, tandis que tous les mauvais sujets prenaient des airs étrangement réjouis.

» Je lui conseillai de venir coucher tous les soirs au poste et de laisser ses paroissiens se débrouiller comme ils pourraient. Il refusa, disant que s’il donnait cette preuve de crainte, tout le monde croirait les blancs définitivement perdus.

» Car c’est ainsi que les choses se passent en Émyrne. Les Houves sont impressionnables comme des femmes. Le général a donné aux notables de chaque village deux ou trois fusils et quelques zagaies, pour qu’ils puissent faire la police et se défendre eux-mêmes. Mais, si les blancs ont l’air d’avoir peur, je demande ce que les notables feront de ces armes, et je préfère qu’on ne me réponde pas ! Quand ils se contentent de les cacher dans le fumier pour empêcher que les rebelles ne les prennent, il n’y a que demi-mal.