» Un lundi, sœur Ludine arriva de Tananarive. Razo allait très mal. Il ne pouvait, plus se lever, sa peau devenait jaune et transparente comme du papier huilé. Il disait des choses tristes. Tout à coup, comme nous tachions de le consoler, nous entendîmes un coup de fusil — non pas l’éclat sec du Lebel, mais la grosse pétarade du snyder des insurgés.

» Le premier coup de fusil, je ne l’ai jamais entendu sans un serrement de cœur, une sorte de maussaderie. Sait-on jamais ce qui va suivre ? Une fois la lutte commencée, on ne réfléchit plus, les événements pressent, on pare les coups comme on renvoie un volant, on saute à droite, on saute à gauche, on se débrouille, le sang va très vite dans les veines. Après, souvent on n’en peut plus ; avant, presque toujours, on a peur de ne pas pouvoir, et c’est un horrible sentiment. Sœur Ludine et moi, nous nous regardâmes en serrant les lèvres, et, sans rien dire, nous courûmes à la terrasse. Le soleil baissait déjà. La grande plaine verdoyait, les collines rouges gonflaient leur dos dans l’air lavé par l’averse quotidienne de midi. Çà et là, une place chauve dans la rizière montrait l’eau dormante, et la paillette d’un reflet dansait un instant. Mais deux grosses colonnes de fumée montaient à gauche au-dessus de Mangabé et d’Antsirika : les insurgés avaient passé là, tué, brûlé, détruit, et maintenant marchaient sur Ambatoumalaze, en deux groupes longs et confus, si loin encore, si insignifiants sur la face tranquille de la plaine, que je pensai à ces bandes de fourmis brunes qui traversent chez nous le sable des allées.

» Seulement, c’étaient des fourmis furieuses. En quelques minutes, leur trottinement se rapprocha ; les deux bandes se fondirent. Pleins de faim et de rancune, avec leurs sorciers en tête, qui hurlaient, avec leurs idoles rouges et grotesques qu’ils portaient sur un brancard, ils ressuscitaient la vieille sauvagerie, jetaient leurs anciens dieux eux-mêmes à l’assaut des écoles, des églises, de tout le christianisme, ce christianisme qui avait le premier envahi leur pays, avant les soldats, comme une espèce d’espion sournois.

»  — Et le pasteur, cria sœur Ludine, ce malheureux Stewart !

» Nous l’aperçûmes sur le terre-plein de l’école, qui rassemblait ses élèves pour les mener au poste.

» Il en eut à peine le temps. Les brutes déchaînées étaient déjà dans Ambatoumalaze, car il y en avait une avant-garde, que je n’avais pas aperçue d’abord, et qui s’était glissée dans les hautes tiges de riz. Ils apparaissaient maintenant, couverts de boue, ivres d’enthousiasme et de férocité. Un homme sortit d’une maison, joignit les mains, puis tomba la figure contre terre, dans une supplication désespérée. Ils lui firent sauter la cervelle à coups de bâton. Ce fut le premier meurtre.

» Les élèves et les habitants du village refluèrent dans l’école. Elle était heureusement construite en briques cuites, couverte en tuiles, et ceinte d’un gros mur. Stewart possédait deux vieux fusils, et c’était tout. Il pouvait tenir une demi-heure, et après… Le frisson me prit. Brusquement je me rappelai la visite de Rakoutoumangue. Ce vieux sauvage connaissait les forces de la garnison. Il savait que nous n’étions même pas deux, puisque Razo était mourant. Cela me mit en rage, et je bouclai mon ceinturon d’un tour de main.

»  — Où vas-tu ? me dit le pauvre Razo.

» Je répondis, en remplissant la culasse du lebel :

»  — Je me forme en colonne ! Est-ce que tu crois que je puis voir tranquillement piller mes terres et brûler les maisons de mes canailles de vassaux ? Je suis baron de Vouhilène. Et puis, laisser griller comme un rat ce pauvre père Stewart, et même cet imbécile de Narcisse ? Nous serions cernés et massacrés ensuite, tout le pays se soulèverait, et l’insurrection monterait jusqu’à Tananarive. Autant en finir tout de suite. C’est plus propre.