» Elle leva la tête et je compris ma sottise de lui avoir parlé, puisqu’elle ne pouvait rien savoir. Mais moi, il m’avait semblé que tout l’univers savait.
» J’entendis que le secrétaire lui disait ma folie et son indiscrétion. Elle avait d’abord rougi jusqu’à la racine des cheveux. Ensuite elle éclata de rire. Ah ! d’un rire méchant pour elle, méchant pour moi, méchant pour le monde, pour la vie, pour tout. Un rire où il y avait son dégoût pour ma personne, sa colère désespérée en comprenant que dans sa position il n’y avait plus que des gens comme moi pour la désirer honnêtement, pour vouloir en faire leur femme. Elle riait. Ah ! malheur de moi ! Tu ne crois pas, Barnavaux, qu’à ce moment-là, si je l’avais étranglée, si je lui avais donné un coup de pied dans le ventre, si je l’avais traînée par les cheveux, elle aurait été bien heureuse ?
» Je m’enfuis, je montai au sixième. Tout le jour et toute la nuit, je hurlai comme un sauvage. Les gens n’osaient pas approcher. Ils ne pouvaient pas dormir, mais ils ne disaient rien. Ils avaient peur. Depuis que mon grand bonheur était impossible, je le voyais mieux. Il vivait. Mes mains en tâtaient les formes ; mes larmes coulaient avec des délices que personne ne peut comprendre, des imaginations vicieuses et superbes, comme si les pieds nus de la princesse m’eussent passé sur le corps pour me faire mourir de douleur et de joie. Et je criais : « Faites-moi encore souffrir, madame, par pitié ! » Cette nuit-là, j’ai été aussi fou qu’un homme peut l’être.
» Je descendis le lendemain, la tête molle comme une éponge, étourdi, pour aller demander mon compte au marquis, en le suppliant de ne pas m’obliger à faire mes huit jours. Il consentit à tout, sans rien me dire, sans ricaner, sans avoir l’air de me plaindre. Il avait du cœur, ce vieux. Lui seul n’avait pas d’ironie dans la voix, en me parlant. Les autres, je les aurais tués.
» Quand je revins, deux jours après, pour chercher mes affaires, il me dit d’un air pensif :
» — Vous auriez pu rester : madame la princesse d’Udine, aussi, a voulu partir. Vous ne la reverrez plus.
» J’avais causé sa misère, à elle ! Elle avait quitté la maison pour mon insulte. Je lui avais enlevé son pain. Qu’est-ce qu’elle fait, où est-elle aujourd’hui ? Il me semble que je vois des rues où elle marche, et l’ombre de son chapeau sur les pavés. Je m’étais engagé pour ne plus les voir ces rues et ces pavés. A quoi ça m’a-t-il servi ? L’autre jour le vent a passé dans les bambous, tu sais, les grands bambous d’en bas ; et les jeunes pousses vertes, en remuant, ont eu un reflet presque bleu. Ce n’est rien. Cependant j’ai pensé à un regard qu’elle avait eu, un jour. Ses yeux n’étaient jamais les mêmes. Son souvenir est mêlé au regret du pays, elle est confondue avec la France. Il me semble que, si j’arrivais à Marseille, je la verrais de loin venir à moi, sur une barque blanche, la tête sous des drapeaux. Elle aurait une robe rayée de vert et de jaune, comme les champs d’Europe. »
La voix de Müller était devenue tendre, étrangement calme, très basse. Son grand malheur lointain se mêlait d’un rêve magnifique, d’un orgueil infini et triste, où il y avait de la fatuité.
— Barnavaux, dit-il, tu n’as pas aimé une princesse, toi. Y en a-t-il, des marsouins, au 3e du corps, qui aient aimé des princesses, des princesses blanches ?