La petite cour sainte qui précédait le temple du Cambodge avait deux portes. Le public devait entrer par celle de gauche, et sortir par celle de droite. Et le public n’y manquait pas : il fait tout ce qu’on lui dit, et deux tirailleurs annamites étaient là pour le prévenir.
Ils avaient de gros chignons noirs remontant sous le salako, des mollets maigres couverts de bas bleu sombre, la cheville fine, et le pied minuscule. Ils ne sont pas noirs, ils ne sont pas blancs, ils ne sont pas jaunes. Ils ont ce teint brouillé des gamins vicieux de nos ateliers parisiens, avec quelque chose de plus malin, de plus efféminé, de plus pervers encore — quelque chose d’ambigu, d’intelligent et d’affreux. Et ils étaient assis sur des chaises, négligemment, les jambes croisées. On eût dit des dames cyclistes.
Barnavaux, qui mâchait une cigarette éteinte, gravit les degrés de la porte de droite. Il balançait les épaules, en vieux soldat, bien sanglé dans son uniforme de marsouin, astiqué de frais, et brillant comme un sou neuf. Mais il avait pris l’apéritif avant de déjeuner, une bouteille de vin blanc pendant son déjeuner, et deux verres de calvados après son déjeuner. Il était gai. Pas saoul, mais gai.
— A gauche, dit le tirailleur annamite en grasseyant, à gauche !
Il ne s’était même pas levé de sa chaise. Barnavaux le considéra d’un air profondément étonné, avec un mépris subit, immense, issu d’une majesté simple et indiscutable. Une seconde il hésita. Puis, d’un coup, il enleva le tirailleur de sa chaise, en le prenant d’une main au collet, de l’autre main par le fond de son pantalon, s’assit sur la chaise à sa place, l’attira sur ses genoux ; et d’un air câlin, galant, moqueur, lui posa sur les joues deux gros baisers.
Le public était ivre de joie. Le tirailleur plissa les yeux, montra ses dents noircies de bétel. Sa face bilieuse éclata de haine. Mais il ne dit rien. Barnavaux se leva, dédaigneux, et traversa la cour, environné de l’estime universelle.
Je lui frappai l’épaule. Il n’eut pas l’air surpris de me voir. Nous nous étions déjà rencontrés si souvent, sur la vaste terre ! Rien de moins singulier que de se retrouver à Paris.
— Avez-vous vu cette brute, qui voulait m’empêcher d’entrer ? me dit-il. Si c’était un Sénégalais ou un Haoussa ! Mais cette espèce de femme manquée, cette petite crapule habillée en cantinière, me donner des ordres, à moi Barnavaux, en uniforme : ça fait pitié. Et tout fait pitié, ici. Les expositions, c’est la ruine du respect qu’on doit aux blancs. Tous ces sales sauvages ne devraient jamais quitter leur pays, ils ne devraient même pas savoir que nous en avons un qui ressemble aux leurs, un pays où il y a de la terre, des pierres, des arbres comme chez eux, et des esclaves blanches qu’ils peuvent se payer pour vingt sous, derrière les Invalides. Quand nous sommes là-bas, une poignée, et que nous les faisons obéir, que nous les forçons à obéir, ce n’est pas parce que nous avons des fusils perfectionnés ou des locomotives, c’est parce que nous sommes intelligents, que nous comprenons nos chefs, que nous sommes unis comme des baïonnettes dans un faisceau, que nous devinons toujours ce qu’ils feront, ces sauvages, et qu’ils ne nous devinent jamais. Nous sommes des espèces de mystères, des bons dieux vivants. Ils se figurent que nous sortons de la mer, où nous avons un pays miraculeux qui ne ressemble à rien. C’est ça qu’il faut pour le mater. Mais nous les faisons venir en France, nous leur montrons qu’il y a parmi nous des espèces d’esclaves, qui font les besognes que pour rien au monde un blanc ne voudrait faire chez eux. Malheur ! C’est ça qu’on appelle les impressionner par notre civilisation ! Leur prouver qu’il y a chez nous des pauvres, des manœuvres qui ont la peau blanche, et des femmes qui pourraient être nos femmes, et avoir des enfants qui pourraient les commander si on les envoyait là-bas : et que ces femmes on les paie moins cher que leurs congaï ou leurs moussos. Vous croyez que c’est un moyen de les impressionner ? Ils nous méprisent.
» Moi je sais comment il faut parler aux noirs, et ce qu’il faut en faire. Je le sais, je vous dis, et vous, qui écrivez, vous n’en savez rien. Il ne faut pas leur apprendre le français, parce que, quand ils le savent, on en fait des électeurs, et qu’ils restent nègres, quand ils sont électeurs. Il faut être juste avec eux, très juste. Mais quand ils ont fait ce qu’on leur défend, on peut les battre, les tuer, leur couper les mains, ils ne réclament pas. C’est nous qui réclamons pour eux, et nous ne disons rien quand on les force à travailler, ce qui leur est beaucoup plus désagréable. Il faudrait être logique ! Il n’y a qu’une chose à faire pour nous, les blancs, en Afrique : c’est d’être convaincus, autant qu’eux, que nous leur sommes supérieurs.
» Il y a un poste sur la rive droite du Sénégal, qui s’appelle Kaédi. J’y ai passé six mois. Ce n’est pas un riche pays. Les Maures du désert y viennent comme à un marché ; on y a installé au bord de la rivière une colonie d’une centaine de captifs pris à Samory, et que nous avons affranchis. Ils vivent comme ils peuvent, en semant du mil dans la boue du Sénégal, au moment des basses eaux. Et ils ont des chèvres. Mais ce sont de très pauvres, très pauvres gens. Kaédi n’est pas un poste où l’on s’amuse, ni blancs ni noirs.