» Le chef de ces anciens captifs avait chez lui une femme, qui servait sa femme légitime, et qui n’était pas laide. J’allais souvent la voir piler du millet, et je lui parlais en jargon malinké. Elle riait, mais elle me respectait parce que j’étais un chef. Elle ne croyait pas que c’était sérieux, et que je m’abaisserais jusqu’à elle. Je lui donnais de la verroterie et quelquefois le fond d’une boîte de conserves.
» Le règlement du poste était sévère. On y vivait comme dans une garnison française ; il fallait être rentré pour l’appel du soir, car les Maures sont de mauvais voisins. C’est pourquoi, contrairement à l’usage général dans les postes moins menacés, où tous les soldats se font une petite famille, nous n’avions pas de femmes. En dehors du village de captifs, toute la population Kaédi était musulmane, on n’en voyait que les hommes. Les captifs au contraire étaient fétichistes. Je pensai qu’Anyane, la servante que j’avais vue chez le chef, pouvait bien m’aider à passer une minute. Je lui portai un cadeau, et je lui dis :
» — Anyane, je veux coucher avec toi.
» Je sais avoir des manières quand je veux, mais ici ce n’était pas l’occasion.
» Elle se redressa si vite que ses seins, qui étaient très droits et fermes, tremblèrent drôlement. Il n’y avait personne à cette heure-là, autour de nous. Nous étions aussi seuls qu’un homme et une femme peuvent l’être. Comme les arbres ne poussent pas autour de Kaédi, les yeux voyaient loin, loin, librement, jusqu’aux collines qui sont des collines de désert. Leur terre recuite est pareille à de la brique qui chauffe dans un four. La chaleur me brûlait les pieds, car j’étais en plein soleil, et le sable était comme de la braise. Je me rappelle très bien ça.
» Anyane se mit à frissonner de tout son corps, ce qui était bon signe : une façon de faire des femmes qui ont envie. Je m’approchai, et lui mis une main sur le ventre, et l’autre sur la cuisse. Elle me repoussa en criant.
» Et elle avait l’air triste, triste de tout son cœur. Après cette sorte de grand étonnement, elle reprit son pilon et se remit à taper sur le millet, sans répondre. Je lui dis :
« — Anyane, qu’est-ce que tu as ? Tu ne veux pas ?
» Je ne comprenais pas sa bêtise, et j’avais l’air très bête moi-même à côté d’elle. Ça me rendait furieux.
» Savez-vous ce qu’elle avait ? Vous ne pouvez pas savoir, on n’imagine pas ces choses-là — même vous, qui en avez vu un peu plus que tous les idiots qui roulent dans ces allées. Elle me montra son ventre.