» — Si j’avais un enfant de toi, dit-elle, il serait esclave. Fils de blanc, et esclave : au chef, pas à toi. Esclave.
» Eh bien, voilà. Vous ne comprenez pas encore ? On avait délivré ces captifs de Samory, on les avait mis là, pour qu’ils fussent libres. Mais ils étaient venus avec leurs captifs à eux, et ils les avaient gardés, et ces captifs se regardaient toujours comme la propriété de ceux qui les avaient achetés, ou pris ! Nous avions supprimé un seul propriétaire, Samory. Les autres étaient, et ne se figuraient pas qu’ils pussent être, autre chose que des esclaves. Il n’y avait pas, dans ce village de libérés que nous avions cru créer, quatre ou cinq hommes libres, Anyane restait esclave ; et son enfant, le mien, aurait été esclave. Elle ne voulait pas ça, parce qu’elle ne croyait pas que je pusse le vouloir. Elle me respectait. C’est à ce moment-là que j’ai compris ce que c’est qu’un blanc, un vrai blanc, qui a un fusil et qui se bat, pour les nègres. C’est un roi. Anyane aurait eu par moi un fils noble qui n’aurait pu faire admettre son titre. Elle ne voulait pas de cette chose-là. Eh bien, si elle était venue à Paris, qu’est-ce qu’elle aurait pensé ? Elle m’aurait remis à ma vraie place de rien du tout : Barnavaux soldat de deuxième classe, rien du tout, je vous dis, en France. Il y en a trop, ici, des Barnavaux comme moi. Non, il ne faut pas mener les nègres hors de chez eux, il ne faut pas nous montrer chez nous. C’est la mort du prestige. »
Il ajouta :
— C’est des choses que ne comprennent pas les civils.
LA PRÉCAUTION INUTILE
Quand j’apprends une grande nouvelle, une vraie nouvelle, une nouvelle qui donne à penser, j’ai coutume d’aller voir tout de suite l’homme qu’elle intéresse particulièrement. Dès que je sus que le Parlement belge avait interdit à ses électeurs le breuvage nommé absinthe — de deux mots grecs signifiant, comme on l’a fait remarquer, « qui ne peut pas se boire » — je courus chez mon vieil ami Barnavaux.
Car, pour l’instant, Barnavaux était à Paris, bien qu’il appartienne, on ne l’ignore plus, au noble corps de l’infanterie coloniale, au titre et à la haute paye de soldat de deuxième classe. Et il sait ce que c’est que l’absinthe : il en prend quatre fois par jour. Davantage quand il est indisposé : c’est pour se remettre. Mais pensez-en ce que vous voudrez, c’est un homme que j’aime : je l’ai trouvé pour la première fois sur ma route — et le sentier de la guerre — à Madagascar. Je l’ai revu au Soudan, puis en Crète, puis à Pho-Ban, plus loin que tous les diables de Chine, sur la frontière du Tonkin. Et si vous saviez comme il est ferré sur le savoir-vivre ! Sommes-nous sans témoins : il cause avec moi comme un égal. Y a-t-il du monde : il me traite en supérieur. Et quand il est tout seul, il me méprise profondément pour toutes les choses que j’ignore, et où il est maître : voler des poules, acheter du riz à la foire d’empoigne, construire une case en bambous, briques, pierres ou boîtes de sardines vides, faire « ami » avec les Sénégalais, qui sont les plus braves soldats de la terre, et pourtant taper sur les nègres, fabriquer des sous-ventrières de selle avec des mèches de lampes à pétrole, monter à cheval mais préférer le palanquin, administrer des provinces (ça consiste à faire rentrer l’impôt, dit-il simplement), tremper la soupe, manger tout ce qui se mange, et boire tout ce qui se boit. Spécialement l’absinthe, comme je vous ai dit.
Voilà même pourquoi je pensais que le projet vertueux des Belges devait l’avoir rempli d’indignation. Je me trompais. Barnavaux ne daigna manifester qu’un froid scepticisme.
— Alors, me dit-il, vous croyez que c’est possible d’empêcher les gens de boire ce qu’ils veulent ? C’est des idées de vieille dame. Si les Belges ne boivent plus d’absinthe sur les comptoirs, ils en boiront dans les caves. Et s’ils n’en boivent plus dans les caves, ce sera dans les greniers. J’ai connu un commandant, une fois…
— C’est une histoire ? fis-je.