— Oui, dit Barnavaux. Ça vous va ?
— Ça me va, répondis-je sérieusement.
Et c’est vrai que j’aime les histoires de Barnavaux : elles sont imprévues. Il commença :
— Il est arrivé d’abord que j’ai fait un congé dans la légion. Vous me regardez parce que je ne vous l’ai jamais dit ; mais je n’avais pas besoin de tout vous raconter d’un coup : c’est très mauvais pour l’amitié. Quand un homme a fait des sottises et qu’on lui défend de rengager dans les marsouins, où voulez-vous qu’il aille ? Dans la légion ! Donc, je suis allé à la légion, dans l’intérêt de mon honneur et de ma virginité. Vous avez compris ?
— J’ai compris, dis-je.
— Bon. J’étais donc dans la légion étrangère et on nous avait envoyés en colonne, plus loin qu’Aïn-Sefra, plus loin que Ben-Zireg, en plein Sahara, je ne sais où, très loin. Très loin, mais vous connaissez le pays. On raconte que dans la nuit des temps c’était une mer, et je le crois. Mais alors c’était une mer très accidentée. On dirait des tas de golfes desséchés, avec des falaises, de très hautes falaises de grès noir égratigné de blanc, et le fond de ces golfes est rasé, gratté, écorché par un vent qui rafle des cailloux tranchants, comme un soufflet de haut-fourneau rafle des escarbilles. Parfois, gravés par je ne sais qui, sur le flanc de ces falaises, les portraits d’animaux extravagants, qui n’existent plus. Une chaleur de bête, qui fait craquer les rochers, recroqueville les feuilles de papier à cigarette, rend les hommes secs comme des planches. Très rarement, des trous très profonds, pleins d’eau noire. Plus souvent, et pas assez souvent, des puits semés en chapelet le long d’une rivière souterraine. Alors on donne à boire aux chameaux et on remplit les outres. Seulement, c’est très difficile de boire à même une outre, sur un chameau qui marche. Ils vont pourtant, les chameaux, comme s’ils avaient des pantoufles ; c’est mou, c’est doux, on n’entend rien. Une fois dessus, quelle danse ! Il faut déjà avoir appris, pour se tenir. Quant à savoir téter l’outre, une fois que la brute fait aller ses grandes pattes, c’est une autre affaire. J’ai pris des douches et des frictions, je me suis arrosé le dos, la figure et les cuisses ; mais pour boire, j’y renonçai. Et d’abord, l’eau est mauvaise. On dit qu’elle est… je ne me rappelle plus le mot.
— Séléniteuse ?
— Oui. Et les eaux séléniteuses ne sont saines qu’avec de l’absinthe, continua Barnavaux gravement : c’est une vérité médicale. Et elle démontre le droit légitime et sacré qu’avaient les hommes de prendre l’absinthe à l’étape. Ils la prenaient : la première légère, la seconde moins légère, la troisième et la quatrième pour le plaisir, les autres par luxe. C’était bien le moins. Nous étions là des amis d’attaque. Il y avait Delebecque, un Belge précisément, Malpighi, un Italien, et Atchoum, qui était Anglais. Il s’est fait tuer à Figuig, depuis.
A ce moment malgré mon désir de ne pas interrompre, je me permis de lui faire remarquer que ce nom était extraordinaire.