— Gardez tout, mon commodore, dit le commandant à la jeune femme en lui donnant sérieusement le plus haut titre de la marine américaine. Gardez tout : ça couvrira vos frais.
Et comme elle lui tendait les procès-verbaux du coroner :
— Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? Dans notre race, et ici surtout, on se fait justice soi-même. Vous avez eu rudement raison. — Vous êtes toute pâle, voulez-vous un verre de champagne ?
En effet, elle défaillait. Tout son courage, toute sa force s’en étaient allés, son but une fois atteint. Le champagne l’assomma ; on dut la porter jusqu’au Sunbeam.
Les passagers du steamer, enfin rassurés, criaient :
— Hurrah pour la commodoresse !
Elle n’entendit pas. Durant le temps du retour, elle sanglota, prostrée. Il lui sembla qu’elle n’avait pas fait ce qu’elle aurait dû faire, qu’elle eût dû rester près de son mari, l’enterrer, le veiller, agir comme une femme ; et surtout elle éprouvait une gêne douloureuse, un trouble physique à n’être pas en deuil. Le bruit de ces deux coups de revolver, tout à l’heure, lui étourdissait la tête. Elle voyait ces deux corps dont les jambes s’agitaient au grand soleil, ces faces torturées, figées par la mort dans leur angoisse.
« C’est moi, moi qui ai fait tout cela, songeait-elle ; est-ce que je suis encore une femme ? »
Elle souffrait de s’être ôtée de son sexe. On arriva devant Singapour. Le Yankee fit des signaux au sémaphore, cria aux barques qui les entourèrent leur victoire, l’héroïsme de madame Murray, les coups de canon, la mort des deux fugitifs, toute cette histoire folle, superbe, invraisemblable ! Il s’en enivrait lui-même, il trouvait des mots emphatiques, gonflés, des mots de journal, qui grossissaient les choses ; il s’étonnait par choc en retour de tous les hauts faits auxquels il avait pris part, s’admirait et l’admirait, elle, l’indomptable femme qui en était le principal auteur.
— Écoutez, dit-il, écoutez. Je vais vous rendre votre argent ! Mais je vous l’ai dit tout de suite, vous êtes une femme ! Et puis maintenant il y a autre chose. Je ne sais pas comment diable expliquer… c’est comme pour les actrices, vous savez, on les désire, on les veut, avec toute la force des cent mille volontés qui les désirent et les veulent. Je vous en prie, épousez-moi. Nous posséderons la mer, si vous voulez, nous enlèverons tout le trafic, de San Francisco à la Chine : en dix ans on peut confisquer toutes les lignes de steamers, et pas un panache de fumée ne roulera sur ce grand Océan sans notre permission. Ou bien nous irons là-bas, aux États, nous jouerons sur les terres, sur l’or, sur tout ; nous créerons des villes dont nous serons rois, puisque tout nous y appartiendra, du sol aux cheminées, que nul n’y vivra sans notre consentement, n’y vendra, n’y achètera que ce que nous voudrons qu’on vende ou qu’on achète. Nous coulerons des peuples dans les moules fondus par nous, et nous donnerons des formes à la vie, avec nos volontés.