Mais elle ne répondit rien, tremblant tout doucement, la tête dans les mains. Quand le Sunbeam passa devant la petite île qui ferme le port, trente mille voix saluèrent le navire, hurlèrent leur admiration ; d’innombrables canots, des yachts, des sampangs lui firent cortège. Toutes les dames de la colonie européenne attendaient aux Victoria Docks avec des fleurs, des gerbes de fleurs, des montagnes de fleurs parfumées, colorées, croulantes. C’était une apothéose, et Jason revenant avec la Toison d’or, les caravelles de Colomb rentrant à Cadix chargées de toute la gloire de l’élargissement du monde, Nelson à Naples où l’attendait lady Hamilton, effroyable amoureuse, ne furent pas reçus comme fut reçue en ce jour la veuve d’Alfred Murray… Une passerelle glissa du navire jusqu’au quai, et l’on vit apparaître une malheureuse femme à l’air humble, avec des petites rides effrayées plein la figure, des cheveux blanchissants, une jupe en foulard jaune toute fripée, qui semblait sa seule préoccupation, sa honte.

— Pour l’amour de Dieu, donnez-moi une robe noire, dit-elle, je ne puis pas me montrer ainsi, ce n’est pas possible !

Un bruit alors commença de courir dans la ville.

— La pauvre femme est partie folle, dit-on, elle revient idiote !

On se trompait, elle était la même, une brave petite épouse anglaise attendant les ordres de son mari, calmant ses sens, nourrissant son appétit, soignant son confort, menant sa maison, ni trop mal ni trop bien : pour le reste, elle allait à la chapelle et respectait ce qu’on lui avait appris à respecter, obéissant aux lois du monde. Et maintenant son seigneur était mort, et elle avait commis un acte contraire à ces lois, un acte qui n’était pas modéré, qui n’était pas féminin. Elle était très malheureuse parce qu’elle ne se retrouvait plus, ne se comprenait pas. Son seul sentiment était un désespoir inconsolable de ne pouvoir porter l’écrasant fardeau de sa gloire. Les gens se battaient pour la voir ; on portait sa voiture, on la regardait comme un phénomène ; elle retrouvait dans tous les yeux, dans toutes les voix, les yeux et la voix du capitaine yankee ; on croyait qu’elle était une femme exceptionnelle, une volonté, et précisément elle était plus faible qu’elle n’avait jamais été. Toute sa mince et ordinaire volonté s’était usée, brûlée d’un seul coup dans une unique violence… Désormais on attendrait toujours d’elle des choses qu’elle ne pourrait pas donner ; elle était sortie du troupeau des femmes et n’avait plus de place dans le monde. Les seuls hommes qui la voudraient en mariage seraient des brutes ambitieuses comme ce marin, qu’elle aurait trompé en l’épousant, puisqu’elle ne pouvait plus lui donner que l’âme affaiblie d’un enfant. Cependant on l’applaudissait, on criait, on célébrait en elle la gloire et la fermeté de sa race… De tout son cœur, de tout son cœur en vérité, elle souhaita mourir !

Elle ne mourut point. Le bon Dieu qu’elle invoquait ne lui fit point cette grâce. Quand des hommes d’affaires eurent payé les dettes de la banque Murray, liquidé les comptes, vendu la maison, la clientèle et jusqu’au nom de celui auquel elle avait sacrifié sa destinée, il lui resta une toute petite rente, quelque chose de pauvre, de mesquin et de nul. Elle quitta cette chaude terre, regagna l’Angleterre, isolée dans son deuil, séparée de son sexe. C’est ainsi que je l’ai vue, à Londres, dans un boarding house, une vulgaire pension bourgeoise, où vivaient d’autres pauvres femmes vieillissantes, tristes, honnêtes et bêtes. Elle leur ressemblait tellement que personne ne croyait à son histoire quand elle était contée par un des rares amis qui la venaient voir quelquefois ; car elle a horreur de ces souvenirs et n’en parle point. Autour de ses yeux, de petites rides se plissent ; son nez est pâle, pointu, et ce qu’il y a de triste, surtout, de triste à pleurer, c’est la fausse jeunesse rose de son visage, les mille fibrilles injectées de sang de ses joues. C’est un corps séché et une âme morte.

LES CHINOIS

La fumée noire…

RUDYARD KIPLING.

Les barbares du ciel d’Occident, qui les avaient amenés là, les regardaient travailler et mourir. Eux-mêmes, d’ailleurs, travaillaient et mouraient.

On dit aujourd’hui qu’il y a un cadavre sous chaque traverse du chemin de fer, tout au long des quatre lieues de cette montée du Palaballa, que les petites locomotives gravissent en soufflant, cahin-caha, comme si leurs roues étaient retenues par des fantômes ! Il était mort des Belges, il était mort des Italiens, il était mort surtout des noirs du Bas-Congo, ceux-là salement, comme des porcs, car c’est une triste race, pourrie par l’alcool et qui n’est bonne à rien. Il y avait trois années que durait le massacre, et la voie douloureuse avait à peine avancé. Avez-vous vu des fourmis, chargées d’un gros œuf, escalader en file une branche d’arbre ? Elles vont, comme aveuglément, collées à l’écorce. Et au même endroit, qui n’a pas l’air plus difficile à franchir que tout le reste, il y a quelque chose. Quoi ? on ne peut savoir, mais toutes les fourmis glissent à leur tour, et il en vient d’autres, d’autres sans cesse. Le chemin de fer du Congo, au début, c’était cela. Les hommes tombaient, les millions s’effondraient sur la pente. L’Europe envoyait d’autres millions et d’autres hommes.