Le Chef, l’inventeur de ce chemin de fer, avait le génie des vrais conquérants, qui est de se croire vainqueur d’avance, ayant réuni tous les moyens de vaincre, et d’être un violeur de volontés. Les Italiens et les Belges, les Congolais et les noirs de Saint-Domingue, il les avait jetés à l’assaut, et leurs corps n’étaient plus qu’ossements et pourriture. Alors, il avait envoyé acheter des hommes en Chine. Il savait qu’on en trouve là quatre cents millions, serrés les uns contre les autres, s’empoisonnant de leur haleine. Il croyait que ces Chinois du Sud, sobres et durs au mal, nés près du tropique, leurs couches inépuisables étaient le fumier humain qui pouvait féconder l’Afrique. Gigantesque et pesant, levant le bras pour un ordre comme on soulève un poids, il était venu ce jour-là inspecter le travail dans la tranchée. L’ingénieur, Guilmain, lui dit :

— Ils meurent aussi !

Les Chinois travaillaient patiemment, ceux qui restaient : deux cents sur mille. Ils étaient maigres, avec des poitrines de poulet, des poitrines visibles parce qu’ils étaient nus jusqu’à la taille, et qu’ils n’avaient pas de culotte, mais un lambeau de toile bleue sur les reins. A cause de leur peau jaune et de l’élargissement de leur face, malgré leur maigreur, ils ressemblaient à des abcès mûrs. Ils avaient la figure en losange, les oreilles pointues, les yeux étroits, et leur bouche ricanait éternellement comme celle d’un gamin qui va pleurer. Ils se penchaient sur leurs outils, les vertèbres leur sortaient du dos. En avant ! il fallait que l’Asie fécondât l’Afrique, au bénéfice de l’Europe.

Guilmain regarda le Chef et vit une mare à ses pieds. L’homme du Nord, le lourd géant, fondait au soleil. Il laissait ainsi une trace de sueur derrière lui, tout le jour, et n’arrêtait ni sa marche, ni son vouloir. Eh bien ! lui aussi pouvait mourir. Il faisait son devoir dans la bataille.

— Il y a soixante-dix degrés dans la tranchée, dit Guilmain. On n’y tient pas. Un Chinois est un Chinois, mais c’est un homme : et le sang humain se décompose !

Le Chef haussa les épaules. Il regarda le sommet du Palaballa, et le col, un peu plus bas, où le projet mettait la voie : la brèche aride et triste par laquelle il rêvait de précipiter la fortune de l’Afrique centrale, les dents d’éléphant jaunies et dures, les balles rondes de caoutchouc, toutes les richesses que, depuis l’écoulement du grand lac préhistorique, le Congo accumulait dans sa panse énorme, qu’il fallait crever à coups de pioche.

A la surface du sol, le soleil et l’air avaient comme pourri le gneiss africain. Les Chinois grattaient proprement, doucement. Plus bas, la roche reprenait sa dureté impénétrable : on l’avait fait sauter à la mine. Trois Chinois achevaient de détacher avec des pics un bloc gros comme un pavé, qu’il eût arraché d’une seule main. Il désespéra.

Arriver au torrent de la M’poso ! Son esprit vaste et lucide, qui avait conçu l’ensemble, et l’embrassait réalisé, le tranchait en séries, se bornait par méthode à ne vouloir d’abord que chacune d’elles, dans son ordre : que le bataillon des Chinois parvînt jusqu’à la M’poso, dût-il en mourir ! Le Chef s’imaginait voir les eaux du torrent, et s’y plonger. Elles étaient bruyantes, heurtées, d’un vert profond et pur que blanchissaient par place les bulles d’air emprisonnées dans leur chute. L’œil ne pouvait s’en détacher, le mouvement rendait visible chaque molécule de leur fluidité. L’imagination était si forte chez cet homme fort qu’elle agissait en vérité sur sa chair. De penser au torrent, il se sentait rafraîchi. La sueur cessa de couler sur ses membres, son corps et son esprit redevinrent froids.

On avait ouvert plusieurs chantiers, attaqué la montagne comme les vers rongent un arbre, partout où se trouvait un point faible, une fissure où la pointe d’un outil pouvait entrer. On se battait contre elle plus loin encore. Ceci le rassura. Il avait à voir, à marcher, à peiner lui-même. Au-dessus de la falaise du Congo, la voie devait faire corniche, accrochée au roc comme un nid d’hirondelles. Plus tard, les locomotives rouleraient là, dominant le fleuve énorme et inutile, empêtré de blocs, que les navires ne franchissaient pas.

— Allons au Sept, dit-il à Guilmain.