— Il y en aurait pour cent mille francs, deux cent mille francs, il faudrait construire des bateaux-corbillards ! Après ? On leur a promis. Nous avons jeté ici vingt millions, et pour ça, pour ça !… Quand on veut créer un géant, on ne lésine pas sur les langes !

Il prononçait « créïer », « géïant ». Ses phrases lourdes traînaient dans l’espace comme des tombereaux. Il continua :

— Et s’ils savaient…

— Ils sont descendus pour chercher le camarade, dit Guilmain dans le même idiome. Il y en a « assez bien » qui savent.

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* *

Les Chinois savaient.

Ce même jour, Tchao-Ouang et Ah-Sing, descendus dans le ravin pour ensevelir le camarade tombé, avaient vu sous la falaise des cercueils en longue file. Il les reconnurent, car ils en avaient assemblé eux-mêmes les planches, gravant sur les couvercles l’invocation qui chasse les anciens génies, et protège aussi contre le génie du mort, plus acre, plus jeune et plus perfide.

Alors, ils sentirent battre au-dessus d’eux l’aile molle des Tchong-Toué.


Elle est faite d’eau et de vent, de ce qui est insaisissable et à demi saisissable. Tout est Tchong-Toué : la nature est pleine d’esprits jusqu’à s’en pourrir. Lorsque nous ne subissons pas l’influence des calomnies de marchands imbéciles, nous apercevons la Chine à travers l’enthousiasme de Voltaire, qui lui-même l’avait vue à travers les éloges intéressés des pères jésuites ; et nous n’y comprenons rien. C’est quatre cents millions d’animistes, dont l’aristocratie a passé au rationalisme, à cause d’un philosophe nommé Confucius. Mais les animistes y sont toujours. Voilà ce que ne disent pas les livres. Il y a des dragons sous la terre, qui la font trembler ; il y en a dans le ciel qui font les naufrages ; dans l’air qui roulent les maladies. Les fleuves ont les leurs, et les montagnes, les champs, les provinces, les maisons, tout au monde. Il y en a de bons, que l’empereur nomme mandarins, et qui reçoivent de l’avancement. Mais c’est comme les hommes, même les bons, il faut s’en méfier. Leur nombre croît tous les jours : de tous les morts distille une larve qui reste sur terre, invisible, perpétuelle, funeste presque toujours.