Ces larves flottantes, il est probable qu’elles sont pareilles au moule d’où elles sortent, aux malades et aux morts : par conséquent chagrines, visqueuses, irritables et corrompues. Rien n’est plus raisonnable et plus terrifiant que cette supposition chinoise, et c’est pourquoi le christianisme est une grande, une sainte, une précieuse religion. Les âmes de nos morts, à nous, sont au ciel ou en enfer, et bien gardées. Saint-Pierre a ses clefs, Satan sa fourche, les clôtures sont solides. Voilà dix-neuf cents ans aujourd’hui que nos défunts sont prisonniers, pour notre plus grande tranquillité. Nous les protégeons, même, nous prions pour eux, nous pouvons nous promener bien calmes sur la face de la terre, nous les Européens. Mais les Chinois ! Ils meurent de peur.

Quand l’équipe jaune du Palaballa connut que les cercueils étaient restés sous la falaise, elle comprit pourquoi le malheur la poursuivait : les Tchong-Toué des morts, qui n’avaient pas été ramenés dans leur pays, qui ne jouissaient pas des offrandes et des politesses de leur famille, se vengeaient sur les vivants. Bilieuse hématurique, accès pernicieux, disaient les médecins de l’hôpital — une grande baraque en planches faite comme un grand cercueil — lorsqu’il mourait un nouveau Chinois. Des mots ! La vérité, c’est que les Tchong-Toué revenaient pour faire des recrues, enrôler les camarades. Ils revenaient plus forts, plus méchants tous les jours, privés d’hommages, de parfums, de libations, de la fumée de l’alcool et des mets, nourriture impondérable de ces êtres impondérables, affamés sans pouvoir mourir de faim, et furieux.

Tchao-Ouang était le chef de ce qui restait de l’équipe. Il décida qu’on allait retourner en Chine.


Aucun bateau n’aurait voulu embarquer les Chinois, mais ils calculèrent qu’ils étaient venus par l’Est. Le navire qui les avait transportés avait marché dans le sens du soleil, courant comme s’il eût voulu atteindre chaque jour l’astre avant son coucher. Il n’avait penché au sud que pour regagner ensuite sa hauteur. Comme la plupart de leurs compatriotes, Tchao-Ouang et ses compagnons croyaient que la Chine est au milieu de la terre et que le soleil sort de l’eau, derrière elle tous les matins. Ils ignoraient l’immensité des distances, et la fluidité morne des eaux leur avait caché la rapidité de leur course. Ils crurent qu’à pied, en trois mois, ils seraient revenus à leur point de départ. Quand le soleil se couche, Ah-Sing jeta le manche de sa pioche vers l’astre, et le fer, faisant croix, indiqua le nord et le sud.


Ils avaient pris cette précaution parce qu’ils ne pouvaient fuir sous la lumière, et que les étoiles de cet hémisphère leur étaient inconnues : phénomène qui d’ailleurs n’avait pas peu contribué à leur inquiétude.

Par fortune pour leurs projets, les premières nuits après leur évasion furent lumineuses et la lune court dans le sens du soleil. Les Chinois marchèrent donc contre la lune, après avoir volé, dans un magasin, au bord de l’eau, du riz, d’autres grains et des poissons secs. Le jour, ils se cachaient, serrés les uns contre les autres, dans des trous, sous des brousses. Ils reprenaient leur marche quand l’obscurité était venue, et comme on les faisait chercher du côté de l’Atlantique, croyant qu’ils iraient s’embarquer dans un port de l’enclave portugaise, ils ne furent pas découverts. Plusieurs avaient des mœurs infâmes, et la cohésion de la petite troupe en augmenta.

Seulement, dès la première nuit, Ah-Sing, l’un des Chinois, dit :

— Olga est avec nous.